Les Ensablés - "Chroniques de Sainte-Hélène" de Michel Martineau, où littérature et histoires font bon ménage

Les ensablés - 21.08.2016

Livre - Bel - Martineau - Napoléon


Chers lecteurs de l'été. Aujourd'hui un article paru en 2012 à propos de la parution d'un livre d'histoire(s) de M. Martineau à propos de Napoléon à Saint-Hélène, sujet qui passionne toujours les âmes romanesques...

 

Mes lecteurs savent peut-être que je suis passionné par tout ce qui concerne Napoléon à Sainte-Hélène. Dès que quelque chose sort là-dessus, je me précipite chez Gibert et achète... Publié chez Perrin, un livre que je recommande vivement: Chroniques de Sainte-Hélène, de Michel Dancoisne-Martineau, consul de France à Sainte-Hélène, fils de Gilbert Martineau, lui-même consul au même endroit, et reconnu comme un des meilleurs historiens de la période "hélénienne". En dehors des mémoires français et anglais qui parurent tout au long du 19ème siècle, et même au 20ème siècle, lorsque le manuscrit du Général Bertrand, un des derniers témoins de la vie de Napoléon, put enfin être déchiffré par Fleuriot (Bertrand l'avait codé), on ne compte plus les ouvrages sur le séjour de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le sujet fascine depuis Chateaubriand: comment Napoléon a-t-il vécu là-bas, avec sa maigre suite de courtisans, au milieu de l'Atlantique sud, entre l'Afrique et l'Amérique? Que faisait-il, que pensait-il?

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Depuis 1990, on se demande même comment il est mort, étant entendu qu'un tel homme ne pouvait pas mourir normalement, qu'il avait forcément été assassiné! On a vu un descendant du Général de Montholon accuser son aïeul du meurtre de l'empereur, théorie déjà avancée dans le passé. Mais cette fois, l'illustre rejeton expliquait que le général avait tué par amour, par jalousie (Napoléon aurait été l'amant de sa femme), et non par intérêt... Les théories se succèdent chaque année, obligeant des historiens sérieux comme Thierry Lentz et Jacques Macé à intervenir, tenter de remettre les pendules à l'heure (cf. "La mort de Napoléon" publié chez Perrin). Mais en vain: la simplicité, la réalité, se suffisent pas aux lecteurs: il faut du mystère, de l'ombre, sinon un grand homme n'en est pas un.

 

Aussi est-ce avec un grand plaisir que j'ai lu l'ouvrage de Michel Dancoisne-Martineau qui a eu la bonne idée de dépouiller les archives de l'île et de la compagnie des Indes.Cette fois, pas question de complots, de meurtres, mais, en 54 chroniques très bien écrites, le destin des hommes et des femmes qui vécurent à Sainte-Hélène pendant que Napoléon y était, et qui, d'une manière ou d'une autre, tragiquement parfois, laissèrent leurs noms sur les registres de la colonie. Certaines histoires sont émouvantes: celle de Mary Ann Ellis (page 78) en particulier, racontée avec un tel style, un tel dépouillement que j'ai songé à "un cœur simple" de Flaubert. Je n'exagère pas. On y suit simplement la journée d'une femme d'un capitaine anglais à Sainte-Hélène, au temps de Napoléon, et par la même occasion, en quelques pages, Martineau parvient à décrire toute sa vie. Elle est née au Bengale, a épousé un officier avec l'espoir qu'un jour il soit muté en Angleterre, pays féérique à ses yeux. Mais il lui a fallu accepter de le suivre à Sainte-Hélène, avec l'idée qu'après, lorsque "l'ogre" sera mort (quand mourra-t-il donc?), il sera affecté au pays de Cocagne, où les gens sont riches et ne manquent jamais de distraction. Ce jour-là, elle se rend à Jamestown, la petite capitale de l'île, encaissée, écrasée faudrait-il dire, par d'immenses rochers noirs. Là, sur le quai, elle guette l'arrivée d'un bateau où se trouve le révérend MacWard qu'elle a connu au Bengale. Elle voudrait tant le voir, lui parler, elle qui ne voit pas grand-monde.

 

Bien qu'il soit officier, le capitaine Ellis est un petit dans le monde militaire. Ils vivent dans le camp, à Deadwood, face à la résidence de Napoléon à Longwood, dans un cabane mal chauffée. Les soldats boivent à longueur de journée. Leur seule fonction est de guetter les mouvements de Napoléon, enfermé à Longwood. Ah, bientôt le révérend sera là, une lumière dans la mélancolie de Mary Ann! Mais le gouverneur, au dernier moment, interdit au bateau d'accoster. Nouvelle tristesse pour la jeune femme qui s'en retourne au camp. Après avoir quitté la ville et jusqu'à ce qu'elle atteigne les Briars, Mary Ann sentit la chaleur lui brûler le visage. Cela lui rappelait son enfance au Bengale quand son père, le révérend Henri Sheperd, lui répétait de se protéger du soleil (...) Sur l'étroite route, taillée à même le roc le long du flanc est de la vallée, la chaleur était torride. (...) Sous ses jupes et son corset de lin, Marie Ann sentait les files de sueur couler le long de sa peau. Les tissus humides ne séchaient guère malgré la température. Elle s'étonna de voir les Chinois, ignorant superbement le soleil pousser des carrioles. (...)

 

En la suivant, un monde renaît: l'existence peu exaltante, quoiqu'on ait pu en écrire, de ces milliers d'Anglais égarés dans leur vaste empire. Racontant son séjour aux Indes, Martineau écrit: Pour Mary Ann, la carrière de John était surtout synonyme de jours solitaires durant lesquels, cantonnée à la base militaire de Cawnpore, dans son bungalow du Gange, elle s'acquittait des peu exaltantes tâches domestiques. Elle devait chasser les rats musqués venus nicher jusque sous son lit par des tunnels qu'ils creusaient et recreusaient sans cesse. (...) Ces peu glorieuses occupations achevées, elle allait par les rues de la ville mais ne tardait jamais à rentrer chez elle, tant la vue de ces fakirs, de ces miséreux, de ces magiciens désossés et de ces charmeurs de cobras ou autres serpents venimeux lui était devenue insupportable. Mais à côté de Sainte-Hélène, les Indes étaient un paradis. Marie Ann laissa son serviteur finir le rangement de la maison et, pour se changer les idées, partit faire une promenade dans le camp militaire. Comme elle, d'autres femmes profitaient de l'embellie pour étirer leur ennui sur les allées tracées au cordeau entre les tentes, les écuries et les baraques (...) Comme elle aurait aimé revoir le révérend MacWard (...) Elle s'assit, laissant de nouveau la mélancolie l'envahir (...) Elle retourna à sa baraque et reprit les habitudes qui étaient les siennes depuis ces mois passés sur le plateau venteux. Sous un ciel tourmenté, en permanence encombré de nuages que poussait un vent humide et transperçant, sa vie monotone reprit.

 

L'épilogue est terrible. Après la mort de Napoléon, parvient enfin la grande nouvelle: le régiment de son mari est envoyé en Angleterre! Mais elle est enceinte. Il ne peut être question d'un voyage de trois mois en bateau. Son mari embarque le 11 juin 1821, la laissant à Sainte-Hélène. Il faut attendre la délivrance, et après, après, ce sera l'Angleterre, encore un peu de patience! Mais voilà Mary Ann Ellis mourut en couches et fut enterrée à Sainte-Hélène avec son enfant mort-né. Histoire simple, mais qui donne à l'esprit un goût du passé. Il y en a plein d'autres dans ce recueil: celle de cet esclave de douze ans ramené en Angleterre et qui y mourra de froid, ou encore celle de Scott, valet de Las Cases, envoyé dans les îles de l'Ascension parce qu'il a trop bien servi le courtisan de Napoléon. On croise aussi Cipriani, l'espion de Napoléon à Sainte-Hélène, Betsy, la jeune fille qui ne se remit jamais d'avoir parlé à Napoléon, Flora, prostituée tuée à coups de pieds par son ex-mari, etc.

 

Chaque récit éclaire un aspect de Sainte-Hélène,sa vie politique, morale, économique; un portrait de la société coloniale au début du 19ème siècle. On est frappé par la violence des rapports sociaux, ce peu de cas qu'on faisait des humbles, et même des Anglais tout aussi prisonniers de Hudson Lowe, le gouverneur, que ne l'était l'Empereur. Et toujours, en arrière-plan, la présence de Napoléon donne à l'histoire de ces petites gens un parfum unique, l'impression de toucher à la grande histoire.

 

 

Bravo au consul de France de Sainte-Hélène qui parvient, sur ce sujet rebattu, à créer quelque chose d'original, ce qui n'est pas rien. L'homme doit être sensible, artiste. J'ai entendu qu'il est peintre. Il vit là-bas, donc, et je l'envie, je ne sais pas pourquoi, en l'imaginant sous le ciel gris de Sainte-Hélène, mélancolique, baigné dans le passé qu'il a su si bien faire renaître. (1) Ci-dessus, une photographie de Longwood de Isaac Newton.