Les Ensablés - Chroniques du Lac: "Je verrai si tu le veux les pays de la neige" de Maurice Genevoix (1890-1980)

Les ensablés - 18.09.2016

Livre - Guichard-Roche - Genevoix - neige


Qualifié tour à tour d'écrivain de guerre ou d'écrivain régionaliste, Maurice Genevoix est également un écrivain voyageur. En 1939, après le décès de sa première épouse, il voyage au Canada, qu'il traverse en train d'Est en Ouest, du Saint Laurent aux Rocheuses, faisant étape dans quelques villes pour donner des conférences organisées par l'Alliance Française. Il visite les parcs, se passionne pour ces terres lointaines et encore méconnues. L'imminence de la déclaration de guerre précipite son retour en France, qu'il regagne le trois Juillet 1939. Il ramène des notes qui sont la source d'inspiration de plusieurs ouvrages: " la Framboise et Belle humeur" (1942); " Eva Charlebois" (1944)  et quelques nouvelles. Elles sont réunies avec bonheur dans ce format Poche " je verrai, si tu veux, les pays de la neige" qui transporte le lecteur pour un merveilleux voyage dans des contrées  âpres et sauvages à la découverte de personnages rustiques et attachés à leur terre.

 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

 

"La Framboise et Belle humeur"  relate l'histoire de deux trappeurs qui passent sept mois d'hiver, au bout d'un long portage, dans une campe loin des hommes, à chasser loutres, visons et renards argentés dont ils monnayent la pelleterie à l'arrivée des beaux jours. Ce n'est pas  l'appât du gain qui les motive, mais "l'appel de la forêt", de la montagne sauvage et envoûtante. Nazaire Laframboise, cinquantenaire, laisse sa femme et ses neuf enfants travailler à la ferme durant son absence : "Peut-être se dit Nazaire, que si j'avais une vie de même, j'aurais moins envie de mouver. Ma vie est ici comme ces champs, trop planche d'un bout de l'an à l'autre. Alors, ça me reprend, ça vient de loin et c'est tellement plus fort que moi". Son comparse, Roméo Bellehumeur est un jeune homme fantasque et torturé, qui trouve dans le gin une compensation parfois dangereuse à la solitude des interminables mois d'hiver. La vie se déroule lentement, au rythme de la chasse, des virées en raquettes, des soirées au coin du vieux poêle, des nuits dans les couchettes  garnies de sapinette. La cohabitation entre les deux hommes est aisée au départ. La promiscuité, la différence de caractères, la longueur de l'hiver entament peu à peu cette amitié virile jusqu'au conflit. Au fil des pages, la nature est omniprésente, telle un écrin. Elle inspire à Genevoix de magnifiques descriptions: "Autour d'eux, c'était toujours le bois, les sapinettes, les spruces, les cyprès, d'un vert encore sombre et brillant; et au travers, écailleux et blancs, les bouleaux, les trembles aux fûts lisses et gris. Dans les bas-fonds roucheux, une mince taie de glace, s'écrasait sous leurs semelles avec des tintements vifs, musicaux. Pas d'autres bruits que celui de leurs pas. Aucune brise. De toutes parts le silence infini".

 

Dans "Eva Charlebois", Genevoix conte l'histoire d'une jeune canadienne de l'Est (une françâse) déracinée dans la solitude des Rocheuses où elle a suivi Reuben, son mari canadien anglophone. Au terme de quatre jours de train, ils se sont établis à Field, petite bourgade vivant au rythme des convois ferroviaires. Reuben est d'emblée conquis par son nouveau jobe comme garde du parc national de Yoho. Eva est serveuse dans l'unique hôtel de la ville. Envoûté par l'appel des montagnes, Reuben  s'absente de plus en plus souvent, passant plusieurs jours d'affilée à parcourir les Rocheuses. Eva s'installe dans une routine rythmée par les services, les promenades et les conversations avec Randolph, un vieil homme un peu rustre qui devient son confident. Elle est déchirée entre la nostalgie  de son Québec natal et son amour pour Reuben. L'arrivée d'un nouveau barman, Antonio, françâs, presqu'un gamin, vient bousculer la monotonie. Une complicité immédiate s'installe entre eux. Leurs liens se resserrent dangereusement jusqu'à l'embrassade fatale à leur amitié. Pétrie de remords, Eva se sent plus seule encore et totalement perdue jusqu'à ce que le destin décide tragiquement à sa place. En toile de fond, le lecteur succombe à la nature grandiose et inquiétante des Rocheuses: "Dans cette atmosphère cristalline, l'épaisseur massive de la glace, son modelé sous les plis de la neige, ses bavures croulantes et figées apparaissaient si porches en effet qu'ils avaient l'illusion de pouvoir les toucher de la main. A peine plus loin, en arrière de ce mur monstrueux, une chaîne de monts entièrement neigeux soulevait ses dômes et ses pointes dans un brasillement lumineux, un immense incendie glacé". 

Les trois nouvelles, plus courtes (Le lac Fou; Le Couguar de Tonquin Valley; Le Nid du Condor) clôturent avec brio cet ouvrage en nous livrant trois histoires simples et rustiques, toujours empreintes de nature sauvage.

 

Ces récits au "pays de la neige" constituent un savoureux moment d'évasion sur fond d'une nature sauvage et envoûtante. On y découvre des gens simples, travailleurs, attachés à leur pays, empreints de solides valeurs: "Il répéta qu'il n'aimait pas les villes, ni son métier présent, ni les camarades qu'il avait. Il n'était bien que sous le ciel libre, dans un vaste pays comme celui dont ils descendaient, parmi des gens simples et naturels comme ces paysans qui chantaient en recueillant la sève de leurs érables ".

Les rapports entre les personnages sont analysés avec une justesse souvent empreinte de pudeur: la pesanteur qui s'installe entre Nazaire et Romeo, la confiance généreuse qui se tisse entre  Eva et Randolph, l'amitié équivoque qui se noue entre Eva et Antonio. Ces relations denses confèrent  de la profondeur au récit. Elle tissent une proximité  presque intime entre le lecteur et les personnages.

Les descriptions de paysages sont de purs moments de bonheur. Le style est ciselé; le vocabulaire d'une richesse et d'une précision éblouissantes. Ainsi, à propos des eaux d'un lac: "Des nuances exquises les caressèrent, une fantasmagorie délicate et somptueuses de roses orangés, de verts mauves. Le soleil s'abîme en elles, et aussitôt, presque sans transition, la clarté de la lune déjà haute pailleta les flots encore diurnes. Elle (Eva) sentait cette beauté mais elle n'en était point touchée. Malgré sa houle, sa palpitation, le lac lui paraissait inerte, maléfique. Si démesuré qu'il fût, elle le sentait clos, prisonnier".

A plusieurs reprises, j'ai retrouvé avec plaisir et émotion, un échos des paysages de Loire dans les tableaux de lacs et de rivières (cf ici), de la Sologne de Raboliot dans les descriptions de la forêt canadienne. J'ai senti  Genevoix dans son élément,  le Canada le ramènant à son goût pour la forêt, les fleuves, les animaux sauvages, la chasse sans qu'il n'y ait la moindre tuerie.

Enfin, le vocabulaire, mêlant vieux français et anglicismes, finit de donner une touche de dépaysement: le piégeage, poigner un beau Maskinongé, je stande, troller le matin, icitte, remonter tout dret, bonne nuitte..

 

Si après ces récits de Genevoix, vous souhaitez poursuivre les lectures canadiennes, je vous conseille la lecture de des articles des Ensablés sur Maria Chapdelaine et Monsieur Ripois, romans de Louis Hemon.

 

 Elisabeth Guichard-Roche - septembre 2016