Les Ensablés - Chroniques du Lac: "Journal à quatre mains" de Benoîte et Flora Groult, un autre journal d'occupation

Les ensablés - 12.07.2015

Livre - Guichard-Roche - Groult - Journal


Les articles de Laurent Jouannaud consacrés à "l'Invitée" et à "la Bâtarde" m'ont donné envie de relire le"journal à quatre mains" publié en 1962. Portée par une vague féministe, j'avais en effet lu ces ouvrages (et d'autres encore.. tel les mémoires du Castor...) à peu près à la même période lorsque j'avais une vingtaine d'années. Le Journal à quatre mains retrace la vie de deux adolescentes, deux sœurs - Benoîte et Flora- dans une famille de la haute bourgeoisie parisienne durant la seconde guerre mondiale. Comme son titre l'indique, il s'agit d'un journal où alternent, en fonction des jours, les textes de chacune, selon un rythme plus ou moins régulier. Il nous fait vivre, tout d'abord, l'Occupation vécue par deux jeunes filles aisées de la rive Gauche proches des milieux artistiques.

 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

journal

 

 

Il nous livre aussi les émois et les doutes de l'adolescence. La vie en France occupée rythme ces 500 pages, compliquant faits et gestes quotidiens, entravant les libertés et amenant douleurs et chagrins. Le récit commence, en mai 1940, par l'exode de la famille en Bretagne d'où l'on suit l'arrivée des allemands vers Paris, le discours de reddition de Pétain et l'apparition des premiers soldats allemands à Concarneau: " J'ai été en ville; je les ai vus, sur des voitures grisailles, camouflés à l'aide de branches, raides, rouges, immobiles, tout à fait des hommes normaux". Retour à Paris où très vite la guerre impose ses décisions sur la scolarité de Benoite: les examens de licence de la Faculté de Paris sont déplacés à Rennes, la convocation a mis des jours à arriver et Benoîte devra repasser le certificat de grec. Quelques mois plus tard, les facultés sont fermées sine die. L'occupation pèse sur la vie quotidienne en premier lieu le ravitaillement: "On m'envoie chez Paquet, l'épicier, rafler tout ce qu'on peut obtenir, car bientôt nous serons en carte!... J'ai eu le temps de lire la moitié du"Verdun" de Jules Romain". Même rue Vaneau, le rationnement est palpable et le système D est de rigueur: fabrication des "Marmites norvégiennes"pour se chauffer, bain douche à Sainte Clothilde tous les samedis, courses de légumes à vélo à Versailles. Les stations de métro ferment les unes après les autres..., les soirées manquent de lumière...

 

Benoîte et Flora Groult

Benoîte et Flora Groult

 

Les destinations de vacances sont modifiées dans un souci d'économie et de nourriture plus abondante. Août 1941, Benoîte effectue "une croisière à six canoës sur la Loire avec des amis de Jean Loup que nous ne connaissons pas, mais dont les parents sont de gros fermiers, très cossus...trajet prévu: Beaugency-Angers en vingt jours. Nous camperons la nuit dans les îles". L'été suivant, c'est la découverte du Berri: " Nous sommes installés au centre de la France. C'est une impression artificielle sans doute, mais l'idée que Bourges est le centre géographique de la France et que le Berri est également loin de toute mer, me fait trouver sa campagne plus campagne. Je n'ai jamais vu de champs plus enfoncés dans leur condition de champs, de paysans plus terreux, de paysages plus stables et plus immémoriaux. De cette pleine campagne émane une sorte de certitude, l'impression que c'est la terre qui aura toujours le dernier mot".

 

C'est aussi ce que je ressens en arrivant dans la maison du Lac, cette impression d'être au bout du monde. En toile de fond, le déroulement du conflit relaté par des plumes favorables à la résistance: débâcle russe en Juin1941, déroute de l'Ukraine en Août 1941, entrée en guerre des japonais en décembre 1941, port de l'étoile jaune, invasion de la zone libre par les allemands en Novembre 1942, blessure de von Paulus en janvier 1943 à Stalingrad, débarquement en Juin 1944, libération de Paris le 24 Août 1944: "what a difference a day made! Paris a été libéré ce soir. Les cloches sonnent à toute volée dans un ciel où la canon tonne encore et où roulent les fumées de l'incendie du Grand Palais". Mais, Benoite est directement affectée par le conflit. En effet, deux mois après son mariage avec Blaise en juin 1943, celui-ci prend le maquis pour fuir le STO.

 

En avril 1944, grièvement blessé il est admis à la clinique de Saint-Mandé où il décède le dix Mai: "cette horrible plaie dans le dos a cessé de respirer en même temps que lui est retombé, soudain très lourd, sur ses oreillers, en une seconde, sans un regard d'angoisse, sans dernière phrase, sans un signe. C'est fini, notre couple se terminait là, comme par un divorce". Le journal à quatre mains constitue aussi une peinture vivante de l'adolescence et du passage malaisé voire chaotique à la vie adulte. Tout d'abord les relations entre deux sœurs, savante alchimie de complicité, de jalousie, de joies et de disputes. Benoite et Flora sont différentes. La première brune, timide et réfléchie poursuit des études de lettres classiques à La Sorbonne. La cadette est blonde, espiègle, coquette et assurément moins studieuse. " on prit l'habitude de dire en nous présentant: ah! Celle-ci c'est l'artiste! L'autre n'aime que les études!". Si le père est assez peu présent, les rapports mère-fille sont décrits avec une véracité saisissante. Les moments de grande proximité et de connivence durant lesquels on peut parler sans fin alternent avec des phases d'opposition frontale et de prises de positions extrêmes où tout semble rompu.

 

En témoignent ces quelques lignes de Benoite: " Maman me met de perpétuelles banderilles et comme je n'ai plus de force de résistance que de dynamisme créateur, j'ose toute mon énergie à la contredire, au lieu de faire mon chemin toute seule; ce qui fait que je reste au point zéro!". Benoite explique reviendra des années plus tard sur cette mère paradoxale, obsédée que ses filles trouvent un époux et concevant sans peine une certaine liberté après le mariage.

 

Enfin, le journal à quatre mains témoigne du difficile passage à l'indépendance et à l'âge adulte. Le parcours scolaire est semé d'embûches et de renoncements pour parvenir à valider les "épreuves" ( le mot est éloquent) et être enfin reçue. Benoite y parvient: "J'entre comme professeur d'anglais au cours Bossuet, à mille francs par mois, pour dix heures de cours par semaine. Bien la peine de faire une licence classique!". La volonté de quitter le giron familial, voler de ses propres ailes et fonder un foyer se traduisent par des phases de lucidité et d'optimisme ponctuées de regrets et d'anxiété: "Le mariage est une deuxième mise au monde, mais cette fois-ci, l'enfant est assez grand pour en souffrir lui aussi. Maman accouche définitivement de moi en me livrant à un autre..". La comparaison est brutale mais tellement percutante. Je vous laisse découvrir les autres épreuves initiatiques et émouvantes qui ont forgé les personnalités de Benoite et de Flora. En Décembre 2013, Hervé Bel avait consacré un article à " la part des choses" (cliquer ici) en demandant qui lisait encore Benoite Groult? J'en suis avec enthousiasme et j'invite à découvrir ou redécouvrir les ouvrages de cette auteure, féministe mais pas que...

 

Née en 1920, Benoite est la fille du styliste de meubles André Groult (renommé dans les années 30) et de Nicole Poiret, dessinatrice de mode, sœur du créateur Paul Poiret et grande amie de Marie Laurencin qui est la marraine de Flora. Veuve très jeune et très rapidement de ses deux premiers mariages avec Blaise Landon puis Pierre Heuyer, elle épouse Georges de Caune en 1951 avec lequel elle aura deux filles.  Elle divorce et se marie avec Paul Guimard, union dont naîtra une fille. Elle entre au journal de la Radiodiffusion à la Libération où elle reste jusqu'en 1953. Elle collabore ensuite à  divers magazines (Elle, Marie-Claire...). Benoite se lance dans l'écriture à l'âge mûr, d'abord avec Flora (le journal à quatre mains, le Féminin Pluriel, Il était deux fois) puis en solo avec la Part des choses (1972), Ainsi soit-elle (1975).... De 1984 à 1986, elle la Présidente de la commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, des grades et des fonctions fondée par Y. Roudy. Flora (1924- 2001) a étudié à l'école des Arts Deco et à l'académie Julian et débuta comme journaliste chez Elle.

 

Elisabeth Guichard-Roche