Les Ensablés - Chroniques du Lac: "L'innocent" de Philippe Heriat (1908-1971)

Les ensablés - 11.04.2014

Livre - Guichard-Roche - Heriat - innocent


A l'occasion de l'article "Siegfried et le Limousin", je vous avais expliqué la genèse des "chroniques du Lac" et mentionné le passé littéraire de Nohant en Gracay, où Zulma Carraud, notre bonne dame de Nohant s'installa en 1850. C'est naturellement que j'ai eu envie de lire "l'innocent", le premier roman de Philippe Heriat - de son vrai nom Georges Raymond Payelle- arrière petit fils  de Zulma.

 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

innocent

 

Dès les premières pages, j'ai été séduite par cette famille de la haute bourgeoisie du XIXème siècle, fortunée et établie  où se mêlent égoïsme, hypocrisie et petits secrets. Le personnage du père- M. De Saint-Donat-Verrier-  est savoureux. Raté des relations internationales suite à une énorme bévue ( "M. De Saint Donat Verrier était resté, restait l'auteur de la dépêche: il est urgent de surseoir"), il vit dans le paraître et les poncifs dans son hôtel de la rue de l'Université, entouré de sa femme et de leurs deux enfants Armelle et son jeune frère Blaise. Armelle et Blaise sont proches, extraordinairement proches malgré ou peut être à cause de leur différence d'âge. Victor, l'ami et le confident de Blaise a compris cette complicité quasi fusionnelle qu'il décrit ainsi: " Armelle et toi, vous aimez boire dans le verre l'un de l'autre, vous vous tenez la main dès que vous pouvez: je vous ai observé c'est pour vous un réflexe. Vous avez réussi et sans le chercher un accord de tous les gestes et de toutes les pensées. Mais ça ne court pas les rues, c'est épatant". Très soudés, élevés dans la vertu du sport, Armelle et Blaise obtiennent l'assentiment de leurs parents pour s'échapper du joug familial et disputer le tournoi de Wilbleton, chaperonnés par leur fidèle gouvernante Cornélie. Ils jouent en double, les regards se tournent vers ce couple de rêve. Ils mènent et doivent finalement s'incliner face aux anglais suite à une série d'audaces inconsidérées d'Armelle, reflet de sa personnalité assurée et audacieuse. Court moment d'érotisme dans les vestiaires ou l'on apprend qu'Armelle joue sans soutien gorge.

Philippe Heriat en 1926

Philippe Heriat en 1926

 

Le retour en France correspond à la première rupture du roman. Armelle sort  de plus en plus sans son frère, dans des dîners en ville jusqu'au jour où elle lui annonce qu'elle est amoureuse d'un certain Marcillac, homme d'une quarantaine d'années, ancien ministre des affaires étrangères: "Blaise sentit que de sa sœur il allait apprendre une nouvelle considérable, vitale pour elle comme pour lui....j'ai un amour dans ma vie et cet amour je ne lui ai pas résisté". Blaise est d'autant plus ébranlé qu'il apprend que son fidèle Victor était dans la confidence avant lui.Armelle vit quelques temps cachant sa liaison à ses parents. Un jour, lasse de la situation, elle informe son père afin de l'amener à prendre une décision. La scène est violente. Blaise intervient. Mais le ton monte, les gifles se succèdent jusqu'à l'expulsion d'Armelle suivie d'une violente crise d'apoplexie de M. De-Saint-Donat-Verrier. Seconde rupture du roman: Armelle et Blaise quittent la demeure familiale en compagnie de Cornélie et s'installent dans un joli pied à terre parisien. Blaise fait la connaissance de Marcillac, le courant passe difficilement: " il va falloir une bonne demi-heure et la chaleur des cocktails renouvelés par Victor pour que Marcillac prononce enfin quelques mots". Quelques temps plus tard, M. De Saint-Donat-Verrier, malade s'éteint dans le domicile familial. Malgré l'opprobre, Armelle personnalité affirmée et sûre décide d'assister aux obsèques.

Les pages décrivant l'enterrement sont d'une vérité saisissante, reflétant à la fois le voyeurisme et l'hypocrisie prévalant parfois  lors de tels événements: " il avait en effet suffi d'un départ dans la caste, d'une rupture dans la chaîne, pour que surgissent, telle une troupe d'insectes hors de ses terriers, séduits par l'odeur de la mort, et que se rejoignissent, se ramassant en caravane processionnaire tous les individus épars dans les soixante retraites de la ville, vivant chacun d'une vie séparée mais rendus pour deux heures à une fonction commune". Le soir des obsèques, troisième rupture lorsqu'Armelle , indécise et ébranlée pour la première fois, décide de rejoindre  Marcillac en Espagne pour un long voyage qui les conduira ensuite en Grèce, à Bagdad, en Inde. Blaise affronte alors la solitude: les câbles s'espacent, les nouvelles sont de plus en plus vagues, Armelle est de plus en plus loin et le lien qui avait composé leur vie commune se distend.  

Dans le même temps, Victor, son ami fidèle fait son service militaire à Strasbourg. Blaise est de plus en plus seul jusqu'au jour où une lettre de son ami l'incite à s'occuper d'une ancienne camarade de classe en galère. Recalée au bachot, enceinte de son professeur de latin, reniée par son père, Luce attend la délivrance dans une sordide mansarde d'un hôtel piteux. Blaise lui rend visite quotidiennement, lui apporte chocolat et fleurs, subvient financièrement à ses besoins puis à ceux du bébé...il apprécie pour la première fois de se sentir admiré, de paraître fort, intelligent. Il épouse Luce sans même avoir consulté ou prévenu Armelle. Les premières semaines permettent à Blaise de découvrir enfin la volupté et les relations charnelles. Intervient alors la quatrième rupture du roman: les retrouvailles de Blaise et Armelle sont d'une violence extrême, révélant une jeune femme  jalouse et colérique: "M'expliquer quoi? S'écrit-elle. Parler de quoi? J'ai compris. Tu t'es marié. Tu t'es marié! C'est assez clair! Oh!... Et elle se met debout d'une détente et frappe du pied. Il a profité de mon absence pour se marier! Il s'est marié, marié! Le petit couillon". Pourquoi ce mot criard? Pourquoi une telle violence? L'intérêt ou la jalousie d'une sœur qui fut proche, probablement trop proche de son frère?

Je vous laisse découvrir comment Blaise va réagir face à la double impasse à laquelle il est confronté : la rupture avec sa sœur chérie et la dislocation de son couple. L'histoire ainsi contée peut évoquer le "roman de gare". Or, il n'en est rien. L'introspection des personnages, la capacité de l'auteur à partir d'un personnage pour décrire et analyser l'atmosphère et les relations d'une famille, la vie sociale de la haute bourgeoisie du XIXeme m'ont séduite.  La lettre de Mme Saint-Donat-Verrier en réponse à l'annonce du mariage de Blaise en est une illustration:" mais toi! Toi mon fils! Qu'au moment de t'engager dans cette mésalliance , qu'à ce moment ton esprit n'ait pas été traversé par le souvenir de ta famille paternelle dont tu sais le passé reculé, toujours hautement honorable, parfois glorieux, et, pour tout dire, enraciné sur une belle province française qui t'a donné son nom".

 

Philippe Heriat

Philippe Heriat

 

Dans ce premier roman publié en 1931, on retrouve l'intérêt de Philippe Heriat pour les histoires familiales  qu'il développera à partir de 1939 dans "les Boussardel". Il s'agit d'une série de quatre tomes ( par ordre chronologique: "la famille Boussardel" -1944-," les enfants Gâtés" - 1939-," les grilles d'or"-1962- et "le temps d'aimer" -1968-) décrivant l'ascension et les vicissitudes d'une famille sur plusieurs générations du second empire aux années 50. Cette fresque familiale , comparable à la"chronique des Pasquier" de Georges Duhamel  ou " les Thibault" de Roger Martin du Gard a fait l'objet en 1972 d'une série télévisée sur la seconde chaîne de l'ORTF avec Nicole Courcel. Je me rappelle l'avoir suivie avec passion. La famille Boussardel a obtenu le grand prix du Roman de l'Académie Française en 1947.

L'édition originale de "L'innocent" a été publiée en 1931 chez Denoel et Steele et reçut le prix Renaudot.  Philippe Heriat raconte que, dans un délai de trois jours, Robert Denoel lût son roman, lui fit raconter celui qu'il voulait écrire ensuite et lui signa un contrat. Curieusement, une seconde version revue et corrigée par l'auteur a été publiée beaucoup plus tardivement en 1954 chez NRF Gallimard. J'ai lu cette dernière. Philippe Heriat explique dans "retour sur mes pas" (1959), qu'il avait quitté la maison Denoel qui, dans l'état où elle se trouvait, Steele s'étant retiré de l'affaire, ne lui fournissait pas l'appui matériel prévu à son contrat. Gaston Gallimard lui ayant fait signe à plusieurs reprises dans les années 30, il rentra chez lui en 1937. Après guerre, il fut décidé avec son nouvel éditeur de re publier les textes épuisés. "L'innocent" étant le roman de ses début, il comportait un certain nombre de maladresses dont Heriat redoutait qu'elles déçoivent les lecteurs qui avaient lu entre temps certains autres de ses livres à la facture plus mature. Philippe Heriat indique avoir travaillé uniquement sur la forme, sans avoir modifié l'ordre du récit, le climat ou les personnages. Philippe Heriat est né en 1898. Il est le fils de Georges Payelle, premier président à la cour des comptes. Lors de la guerre de 1914-1918, Il s'engage à 18 ans dans l'artillerie. Il est gazé à l'ypérite.

Après une longue convalescence, il se tourne vers l'art dramatique et entre au Conservatoire de Paris. Il travaille pour l'Odéon et la compagnie Renaud-Barrault. Acteur de cinéma dès 1920, il tourne 22 films dont 7de Marcel L'herbier. En 1927, il fut un Salicetti convaincant dans le"Napoleon" d'Abel Gance. Le succès aidant, il se consacre à l'écriture. Philippe Heriat est élu à l'Académie Goncourt en 1949. Il a non seulement publié des romans ( l'araignée du matin en 1933, la foire aux garçons en 1934 , Miroirs en 1936...) mais aussi écrit des pièces de théâtre ("belle de jour", "l'immaculée"), rédigé des scénarios et des dialogues pour le cinéma (les secrets de Mayerling). Il décède en 1971 et est enterré au Cimetière du Père Lachaise. Philippe Heriat a passé dans sa jeunesse des vacances à Nohant, dont on trouve un écho dans"retour sur mes pas": "les vacances cependant me faisait retrouver le Berry, à Nohant en Gracay, où ma famille avait conservé une petite propriété. Pompeusement appelée le château par les gens du village, elle n'était qu'une maison bourgeoise, agrémentée d'un jardin, d'un verger, d'une rivière et d'un pré. Là, Zulma Carraud, à peu près ruinée, s'était établie en 1850 après avoir du vendre son domaine de Frapesles près d'Issoudun, ou Balzac était venu travailler".

 
Elisabeth Guichard-Roche