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Les Ensablés - Chroniques du Lac : "La dernière harde" de Maurice Genevoix

Les ensablés - 15.12.2019

Livre - Guichard-Roche - Genevoix - harde


En ce début novembre où la campagne automnale résonne des aboiements des chiens et des coups de fusil, la lecture de la Dernière Harde de Maurice Genevoix se savoure comme une gourmandise de saison. Nul besoin d’être passionné de chasse ou féru de vénerie pour partager la vie mouvementée et captivante de la harde des Orfosses.
Par Elisabeth Guichard-Roche
 


D’emblée, Genevoix entraîne le lecteur dans l’intimité du troupeau et distille la peur qui s’empare des animaux à l’approche des voix humaines. « C’était des voix qui parlaient entre elles, continues comme le jacassement des pies, mais sourdes, voilées par la distance, et qui entraient pourtant jusqu’au tréfonds des moelles en faisant vibrer tout le corps. Elles approchaient. Les jeunes bêtes de la harde commençaient à s’agiter sur place, regardant le taillis à l’opposé de ces voix bourdonnantes, les jambes prêtes à bondir et le poil parcouru d’ondes nerveuses. ».
Par petites touches, Genevoix attire l’attention sur un jeune mâle de sept mois au poil ardent et aux lignes déjà musculeuses. C’est Rouge, le héros du roman qui voit sa mère s’effondrer alors qu’ils galopent pour échapper aux chasseurs. Après cette brutale entrée en matière (nous sommes à la page 20 du livre), le lecteur fait connaissance des membres de la harde. En premier lieu, la Bréhaigne, une vieille biche prudente et rusée qui guide la harde face au danger. Puis, le Vieux des Orfosses, un cerf âgé souvent solitaire dont les ruses et l’autorité s’imposent à tous. Viennent ensuite les personnages secondaires: la Biche-Longue, la Gorge-Blanche, l’Aile dans les rôles féminins; l’Oreille-Coupée, le Bigle, l’Epi-Noir, Tête-Rouée dans les rôles masculins. Comme autrefois dans les campagnes, chaque surnom trouve sa source dans une spécificité physique qui permet de se représenter l’animal. L’Epi-Noir a une ligne de poils rêches et sombres qui lui court le long de l’échine. Tete-Rouée est reconnaissable à ses andouillers trop serrés, rejetés en arrière comme des branches à demi brisées.
Le récit se centre alors sur l’existence du jeune orphelin, rythmée par les saisons. Il termine l’hiver aux cotés du Vieux, souvent tenaillés par la faim. Au printemps, il surprend la chute de la ramure de son compagnon. Il ressent à l’été les douleurs provoquées par la pousse de ses premiers bois. L’automne venu, il découvre le brame et les combats des mâles, marquant la saison des accouplements. Le parcours initiatique du Rouge est à peine achevé, que la période des chasses à courre revient. Les bêtes de la harde entendirent résonner le cor. C’était tout près, du côté de la grande allée qui sépare les Orfosses du Chêne Rond. Poursuivi par la meute, mordu, à bout de force et meuglant de douleur, le Rouge ne doit son salut qu’au claquement de  fouet de la Futaie, le chef piqueux. Celui-ci refuse de donner l’hallali et de servir le jeune daguet, donné au change par Le Vieux dix cors des Orfosses. Il obtient la mansuétude du Maître d’équipage qui accepte de l’emmener et de le garder vivant.
 
Délaissant provisoirement la harde, la seconde partie du roman s’attarde sur deux chasseurs aux personnalités diamétralement opposées. D’un côté, le sanguinaire Grenou est une espèce d’assassin qui collète et piège, qui passe ses nuits à l’affût, qui étrangle ou empoisonne, même plus un braconnier, un Tueur. De l’autre, La Futaie, calme et raisonné, est féru de chasse à courre. Durant la captivité du Rouge, une étrange relation s’instaure entre l’homme et l’animal. Chaque soir, la Futaie pénètre dans l’enclos, nourrit, parle et caresse le jeune daguet qu’il a déjà sauvé à deux reprises. La main de l’Homme commençait à bouger, à promener sur le pelage du Rouge, une caresse lentement appuyée. Son contact était frais et brûlant. Cette fois encore, mais avec une acuité plus vive, la bête éprouvait ce mélange d’attirance et de crainte hostile. Au fil des semaines, le projet de la Futaie prend corps. Chasseur expérimenté, il se doit d’attendre que le cerf soit prêt pour la rencontre décisive. Il songe, avec une obsession croissante à la chasse qui, un jour, l’opposera au Rouge lorsque celui-ci sera devenu un beau dix cors. Après huit mois de captivité, le Rouge devient nerveux, inquiet, tourmenté par le sang de l’automne. Un soir, profitant d’un moment de distraction du piqueux, il le charge, lui brise la jambe et s’enfuit vers la forêt rejoindre la harde : le besoin physique de vaincre, la vue des biches à quelques pas, la joie même d’être où il était, sur la pelouse des Orfosses Mouillées, parmi les bêtes de la harde natale...
Le répit est de courte durée. Déjà, la fanfare des cuivres trouble à nouveau la forêt et les chasses se succèdent. Fin Janvier, il ne reste que trois cerfs. Au printemps, alors que les cors se sont tus, Grenou le Tueur prend le relai, capturant les faons vivants, guettant chaque nuit pour abattre sauvagement les bêtes. Même la Brehaigne ne survit pas au massacre. La harde privée  de ses grands mâles par les chiens courants des veneurs, se voyait à présent massacrée par un ennemi plus redoutable encore.
 
Les saisons et les années passent... Les bois du Rouge prennent de l’ampleur. La harde continue de s’amenuiser au fil des chasses. Le Tueur, grièvement blessé lors d’un corps à corps sanguinaire avec un vieux sanglier, se terre maintenant dans sa masure. Inlassablement, La Futaie et son chien examinent et flairent les traces du Rouge.  Voilà sept ans que dure cette joute, que l’Homme et le limier resserrent les cercles de leur quête. Maintenant, de plus en plus, le Rouge se laisse approcher.
Un soir d’automne, alors que le Rouge brame pour la première fois de la saison, la Futaie rejoint Grenou dans sa sordide cabane. Ensemble, ils peaufinent la stratégie de la chasse tant espérée. Le combat entre la courre et le dix cors, ou plutôt entre la Futaie et le Rouge est à la mesure de l’attente: deux jours au cours desquels la puissance du dix cors distance la meute et ses feintes surprennent le piqueux. La fascination complice entre l’homme et l’animal s’exacerbe jusqu’au face à face final. Calmé et consentant, le Rouge finit en poussant sa poitrine contre la dague du piqueux.
 
Inspiré comme Raboliot par la Sologne chère à Genevoix, la Dernière Harde publiée en 1938- mérite de sortir de l’ombre du Goncourt 1925.
La quête patiente ou brutale entre l’homme et l’animal revêt une dimension épique, souvent fascinante. Genevoix excelle à traduire la recherche du défi ou les instincts sanguinaire qui cristallisent la passion de la chasse.
Les descriptions de la forêt se succèdent, au fil des saisons, déclinant tableaux et odeurs, comme autant d’incitations à enfiler ses bottes pour parcourir les sous-bois. La matinée était douce et dorée, à peine duvetée par une de ces brûlées d’automne qui se fondent avec la lumière aux étés de la Saint-Martin.
Le talent de Genevoix pour se glisser dans la peau du cerf et faire corps avec lui, permet de ressentir voire de vivre les élans, frissons et surprises du Rouge. Être libre, c’est encore tressaillir, par les matins froids de l’automne au son du cor et à la voix des chiens. Dès le retour du Rouge à la harde, ce tourment avait recommencé.
Enfin, les images de la harde en proie à la peur et les descriptions de l’agonie des bêtes rappellent avec force les écrits de guerre de l’auteur. L’impression est saisissante au moment où le Rouge comprend que sa mère vient de succomber aux balles des chasseurs. Et tout à coup, alors qu’ils franchissaient ensemble un fossé près de la lisière, il avait senti un vide glacial, extraordinairement profond, qui le suivait dans son élan. Elle est poignante à la lecture des dernières lignes du roman. Le brame s’est tu, le vent ne soulève plus les feuilles. Les biches attendent en frissonnant, toutes seules dans la forêt morte. La lune brille juste au-dessus d’elles.
 
Nul besoin de présenter Genevoix : les Ensablés lui ont consacré trois articles au fil des années et attendent patiemment sa « panthéonisation » annoncée l’an dernier lors de l’itinérance mémorielle du Président de la République.
 


Commentaires
Merci pour cette belle chronique. Genevoix est l'une des grandes plumes du XXe siècle. Si le propos de fond de ses livres a parfois un peu vieilli, l'univers qu'il évoque reste plein d'intérêt, et son style est une merveille.
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