Les Ensablés - Chroniques du Lac: “La Maison du Doute” de Marion Gilbert

Les ensablés - 15.04.2018

Livre - Guichard-Roche - Marion Gilbert roman - maison doute Gilbert


Dès la dédicace le ton est donné : « A toutes celles qu’un drame de vie profonde peut encore intéresser ». Thérèse Landry, son mari Daniel et leurs trois enfants ont l’apparence d’une famille heureuse. Le Dr Landry, biologiste réputé, est à la tête d’un laboratoire de recherches sur les maladies tropicales à l’institut Pasteur. Le couple arbore une intimité attachante, multipliant les marques d’attention...

Par Elisabeth Guichard-Roche



 
«  Et il rentrèrent, serrés sous le grand parapluie du docteur, résonnant d’une tiède pluie d’été, comme aux premiers jours de leur mariage ». La famille vit très confortablement à Paris. « Elle aimait sa jolie maison de la rue Vavin, toute blanche et vernissée comme une poterie, sur laquelle les jardins des balcons laissaient couler leurs verdures retombantes : lierre, vigne vierge, géraniums ». 


Les garçons sont confiants dans l’avenir. Serge, titulaire d’une rubrique dans un journal, espère publier son roman. Tony, étudiant des Beaux Arts, fait son service militaire dans l’attente de devenir architecte. Eveline est une superbe jeune fille de 18 ans, en admiration devant ses frères.

 

Le décès de la mère de Thérèse et la lecture de son testament précipitent brutalement le retour d’un passé enfoui durant des années. Comment expliquer que les trois enfants ne soient pas traités sur un pied d’égalité ? Redoutant les conséquences d’un tel secret, Thérèse ne peut plus reculer. « Il vaudrait mieux, malgré tout, apprendre aux enfants ce que nous ne pourrons plus leur cacher longtemps, pour d’autres raisons que celles qui concernent l’opinion publique ».  La réalité éclate : les enfants ne sont pas frères et sœurs. Eveline est issue du précédent mariage de Thérèse avec Alexis. Serge et Tony sont le fruit de la première union de Daniel avec Ida. Thérèse a connu l’enfer et la misère au côté d’un homme volage, abusant de drogues et d’alcools. Daniel s’est retrouvé veuf alors que les garçons étaient en bas âge. Ils se sont naturellement côtoyés au sein de la petite communauté coloniale de Saïgon et se sont mariés.

 

Thérèse comprend que rien ne sera plus comme avant. Sous couvert de construire une famille unie et aimante, elle  a supprimé Ida du cœur des garçons. Elle a occulté l’existence de son père à Eveline. Les repères fondateurs s’effondrent. Eveline évite les tête-à-tête avec sa mère. Les relations entre Serge et Tony se distendent. Les tensions se multiplient.
 

Quelques mois plus tard, Thérèse affronte à nouveau son passé. Un médecin maritime du paquebot l’«Indus » s’annonce rue Vavin. Il lui remet, conformément aux dernières volontés du défunt, la dernière missive de son ex mari, mort à bord. « Thérèse, je vais mourir, et il faut que je me délivre d’un secret. J’ai connu les Landry avant toi. Et Tony, le second, est mon fils… ». Anéantie, elle hésite à brûler le papier avant de l’enfouir dans son chiffonnier. Elle tait la visite et l’existence de la lettre. Elle est envahie par un doute lancinant. Elle recherche les ressemblances entre Tony et Alexis. Elle frissonne à la pensée que Tony et Eveline soient frère et sœur.
 

Pour le 15 Août, tous se retrouvent dans la maison familiale de Bel Ébat, aux environs de Mantes. Serge annonce avec fierté que son roman va être édité et qu’Eveline et lui se sont fiancés. « Il y eut autour de la table un silence très court, mais profond, le silence des moments pathétiques de la vie, alors que ce sens méconnaissable que nous appelons esprit, âme ou cœur, s’exprime seul ». Le couple se marie trois mois plus tard et s’installe dans une des maisons de Bel Ébat dont le calme est propice à l’écriture. Thérèse devine très vite que sa fille n’est pas heureuse. Eveline fait office de secrétaire pour le jeune romancier qui se montre tyrannique et exigeant. Très vite, Serge s’éloigne pour des reportages à l’étranger. Le couple se sépare puis divorce.

 

Thérèse est hantée par une petite voix lancinante qu’elle parvient de moins en moins à faire taire. Elle ressasse les quelques lignes de son ex et remâche ses souvenirs. Elle comprend que Serge en veut à Eveline d’avoir été sa sœur avant d’être sa femme. «  Notre histoire n’est pas celle de tout le monde. Il n’y en a peut être jamais eu une aussi tragique »  Thérèse se laisse envahir par le remords. Elle maigrit, est en proie à des faiblesses subites de plus en plus fréquentes.
 

Été 1926, Bel Ébat. Il est l’heure de visiter la nouvelle maison conçue par Tony et décorée par Eveline, initialement destinée au couple divorcé.  En arrivant dans la chambre, Thérèse devine. « Ce fut comme un froid mortel qui descendit sur son cœur ». Tony et Evelyne se sont mariés en cachette deux jours avant. La Maison du Doute...

Thérèse sombre. « Ce fut une lente descente au gouffre. Il lui semblait qu’elle n’arriverait jamais au fond… Elle ne souffrait pas. Seulement, une fièvre la prenait le soir, et elle ne dormait plus. Insomnie, vie décuplée des souvenirs, des anticipations, remord et scrupules ! » 

Daniel chasse les médecins impuissants et teste un vaccin élaboré en secret depuis longtemps. La malade se rétablit lentement. La grossesse d’Eveline est une nouvelle épreuve. Thérèse redoute les conséquences d’un possible inceste pour la santé de l’enfant. Elle culpabilise de ne pas avoir parlé de la lettre. La naissance du bébé qui a les mêmes traits que Daniel, apaise son tourment. Elle réalise enfin que son ex tyran visait une ultime fois à la torturer.

 

Ce récit tourmenté, vécu en vase clos, évite avec bonheur le pathos et le sordide. La révélation du secret familial profondément enterré, est analysée graduellement avec tact et profondeur. Les déchirures entre enfants et les tensions dans leurs relations avec les parents, ne franchissent pas le point de non retour. Une forme d’unité familiale perdure malgré les évènements et la souffrance. L’émotion présente voire poignante est contenue au sein du cercle familial, tempérée par les interventions de Daniel et la solidité du couple qu’il forme avec Thérèse. Curieusement, et c’est un des atouts du  livre, un sentiment de sérénité s’en dégage.

Rythmé par de courtes descriptions bucoliques et bercé par les odeurs, le style de Marion Gilbert est apaisant. Je n’ai pu m’empêcher de penser à Colette, à Germaine Beaumont cf lien . « La pluie avait cessé. Un grand coucher de soleil se préparait dans les nuages croulants. Le beau jardin couvert d’eau miroitait et fumait. Les géraniums donnaient leur âcre odeur poivrée, et les sapins leur transpiration résineuse ». Le parfum de la lavande, les odeurs chaudes et capiteuses de Paris l’été, les effluves de Jacinthe sont un enchantement.

 

Fille d’une mère britannique et d’un pasteur protestant, Odette Maurel (1876-1951) épouse en 1902 Léon Bussard, ingénieur agronome, dont elle a trois enfants. Avec sa sœur Madeleine Duvivier, elle traduit : Jane Eyre en 1919 ; David Coperfield en 1924, Les Aventures de M. Pickwick en 1929. Elle s’illustre comme romancière sous le pseudonyme de Marion Gilbert : La Sang sur la Falaise en 1914, Celle qui s’en va en 1921, le Joug en 1926, La Maison du Doute en 1929.

Ces textes ont été publiés, pour la plupart, en feuilletons dans La Petite Illustration. Sous le nom d’Odette Bussard, elle publie aussi quelques livres sur les techniques agricoles : le Cercle des Fermières, Cultures légumières… Féministe, elle fonde avec Aurore Sand - petite fille de la Dame de Nohant-, le Club George Sand qui vient en aide aux femmes de lettres. Elle fait aussi partie des Belles Perdrix, premier club gastronomique féminin.
Elle meurt à Meudon en 1951.
 


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