Les Ensablés - Chroniques du Lac : "La Mort de près" de Maurice Genevoix (1890-1980)

Les ensablés - 17.07.2016

Livre - Guichard-Roche - Genevoix - Mort


Major de l'Ecole Normale en 1911, Maurice Genevoix est mobilisé dès Août 1914. A 23 ans, il rejoint le front comme officier d'infanterie et monte très rapidement en première ligne. Au cours des premiers mois de 1915, avec le 106 ème RI, il vit l'enfer aux Eparges (au sud est de Verdun). Il est confronté aux offensives meurtrières, aux orages d'acier, à la boue jaune et collante... Il assiste, impuissant et parfois révolté aux atroces blessures, aux corps explosant sous la pluie des obus, à l'agonie et à la mort de ses camarades. Le 25 Avril 1915, à la Tranchée de Calonne, Maurice Genevoix, réputé pour sa capacité à passer au travers de la mort et des blessures, est touché par trois balles à l'épaule et au bras. Il est évacué. " Ma guerre est finie. Je les ai tous quittés, ceux qui sont morts près de moi, ceux que j'ai laissé dans le layon de la forêt, aventurés au péril de la mort.. Que serais-je sans vous? Mon bonheur sans vous que serait-il?". 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

 

"Meurtri et traumatisé", Maurice Genevoix, à peine convalescent, utilise sa correspondance (notamment celle avec Paul Dupuy, Secrétaire de l'Ecole Normale Supérieure) et ses notes pour témoigner. Il publie cinq volumes: Sous Verdun (1916), Nuits de Guerre (1917), Au Seuil des Guitounes (1918), La Boue (1921) et Les Eparges (1923). En 1949, ces ouvrages sont  réunis sous un seul volume Ceux de quatorze, qui figure encore aujourd'hui comme l'un des ouvrages phares sur la Première Guerre Mondiale.  Besoin de se libérer d'un affreux traumatisme, de rendre hommage à ses camarades décédés, de raconter cette boucherie, de livrer ses incompréhensions et ses colères ... Les textes sont détaillés, presque touffus: chaque homme, chaque fait sont minutieusement décrits. L'émotion est omniprésente. Genevoix raconte l'horreur de ces tranchées défoncées où l'on se tue.

 

En 1972, à plus de 80 ans, Genevoix consacre un nouvel ouvrage à son expérience de la Guerre: La Mort de Près que les Editions de La Table Ronde viennent de rééditer, incluant une très belle préface de Michel Bernard. "C'est à l'approche de sa propre mort que Maurice Genevoix décide de retourner dans la région la plus douloureuse de sa mémoire et d'en revenir avec un livre".

 

C'est un texte fort bref (140 pages) au regard des presque mille pages de "Ceux de Quatorze". Un texte divisé en cinq chapitres qui donnent d'emblée le ton: la mort bourdonne, la première fois, la deuxième fois, la troisième fois.  "Il s'agit bien du danger de mort, d'une mort qui cesse d'être perçue comme un concept, mais tout à coup et continuellement comme une présence aussi réelle que, par exemple, celle d'un frelon qui va bourdonnant tout autour de votre tête, s'éloigne un peu, revient, vous horripile la peau du frôlement de ses ailes et qui, d'un instant à l'autre, peut piquer, va piquer. Et, s'il pique..."

 

Maurice Genevoix, vieillard, proche de sa propre mort, revient sur son expérience de la Guerre et dialogue avec le jeune lieutenant qu'il était alors, ancrant son récit autour des trois fois où il a vu la Mort de près. Le lecteur retrouve les mêmes camarades d'infortune que dans "Ceux de quatorze" : Duval, Lardin, Bouaré, Biloray, Perrinet, Lardin, Dast, Mounot, Butrel, Porchon... Le site des Eparges, englué de boue et exposé aux menaces offensives allemandes, réapparaît tristement : "La même boue sanieuse, verdâtre, le même sentiment d'être épié et menacé".  Le bruit des balles explose en de splendides descriptions: "Certaines chantaient par-dessus nos têtes, effilaient un sifflement doux, modulé, qui s'en allait très loin, jusqu'à la limite de l'ouïe. D'autres ronflaient, d'autres miaulaient, d'autres semblaient rebondir dans leur vol, comme si elles eussent ricoché sur l'air même".  L'horrible boucherie est relatée avec un  recul et une concision qui la rende terriblement percutante: "Celui-ci, qui contenait à deux mains ses intestins, hernie énorme. Celui-ci, que nous vîmes s'asseoir, s'accoter au tronc d'un hêtre, ouvrir son pantalon, retirer une balle de ses testicules et la mettre dans son porte-monnaie. Et surtout l'éclat rouge du sang, cette couleur révélée, écarlate, qui semblait s'exalter et presque flamber au soleil". 

 

Au delà de ces descriptions brutales, l'intérêt de La Mort de Près réside dans l'analyse et le ressenti des trois confrontations de l'auteur avec la mort.

 

La première est un peu ironique et défiante : "Ainsi la mort s'était joué de moi, et non moi d'elle. Le bouton avait jailli d'abord (je l'avais vu: ce trait doré, étincelant, qui avait balafré la lumière; et entendu, qui avait ronflé en plein ciel). La balle, elle, avait ricoché pour son compte, au millième de seconde près. Et pourtant, elle s'était attardée, de la pointe coupant le ceinturon, la quadruple épaisseur de drap, égratignant vareuse et culotte, effleurant ma chemise et ma peau, déchiquetant pour sortir la bordure de l'ourlet, et filant vers les espaces où disparaissent les balles perdues". 

 

La seconde est particulièrement angoissante: "Je l'ai senti, en même temps, deux fois: un coup de massue sur la nuque, une fournaise rouge devant les yeux... Le choc d'une balle, dont toute la force devient coup de poing, coupe le souffle et meurtrit durement".

 

La troisième est poignante: "La balle m'atteignit à la face interne du bras gauche. Avec une telle brutalité que je crus mon bras arraché. Je dis tout de suite que c'était une balle explosive, qu'elle déchirera en éclatant tout le faisceau vasculo-nerveux nerveux... sa seconde balle l'atteignit au même bras. A peine si je la sentis, mais je vis mon bras tressauter au choc...Sa troisième balle me toucha au corps... La balle trancha mon muscle pectoral gauche, passa entre deux côtes en éraflant la plèvre et ressortit sous mon aisselle". Les vingt pages qui suivent sont particulièrement éprouvantes et permettent au lecteur de ressentir la gravité de la blessure et la proximité de la mort. Genevoix y relate sa lente et douloureuse évacuation  via Rupte en Wöevre jusqu'à Verdun.. "Il allait être minuit lorsque les brancardiers de l'hôpital militaire m'ont porté sur mon lit, à Verdun. Il y avait bientôt onze heures que mon artère humérale ouverte laissait ruisseler mon sang".

Le verdict est brutal: "Le major m'a piqué encore. Et il a dit avec une moue: Inévacuable. Hôpital militaire ".

 

Genevoix revient avec calme et recul sur ses impressions face à la mort: "Autant le 24 Septembre, "blessé" indemne, j'avais, pendant d'affreuses secondes, pensé, vécu ma propre mort, autant cette fois j'en étais mentalement éloigné. On m'emmenait. On allait me soigner, me rendre la santé et la force. Cela seul devait m'importer: un long sursis pendant lequel, qui savait?, la guerre s'achèverait peut-être".  

 

Malgré la boucherie et la souffrance omniprésentes au fil des pages, le texte est apaisant, mesuré, presque serein. Des dizaines d'années se sont écoulées,  au cours desquelles Genevoix  a su retrouver une vie paisible autour de ses racines ancrées entre Loire et Sologne, source d'inspiration pour de splendides romans (cf. mon article sur les romans de Loire).

 

Merci aux Editions de la Table Ronde d'avoir envoyé aux Ensablés cette réédition bienvenue qui succède à celle de "la Ferveur du Souvenir" et de "la Correspondance avec Paul Dupuy" en 2013, "l'Harmonie retrouvée" en 2014, "Rroû" en Mai 2016. Merci plus particulièrement à Michel Bernard pour son engagement afin  que Genevoix ne sombre pas dans la longue liste des auteurs oubliés grâce à son livre "Pour Genevoix" paru aux Éditions de la Table Ronde en Novembre 2011. "J'ai écrit ce livre sur Maurice Genevoix pour que l'on se souvienne du temps où les mots étaient du côté des choses". 

 

Cher Hervé, je persiste, Genevoix n'est pas un Ensablé. Les Editions de la Table Ronde et nos articles sont là pour maintenir son ouvrage et sa présence. Autre preuve, un buste de Maurice Genevoix, a été inauguré le 6 Avril 2015 aux Eparges, lors de la commémoration des combats dans la Meuse.

 

Elisabeth Guichard-Roche - Juillet 2016