Les Ensablés - Chroniques du Lac: "Le Bois du templier pendu" (1926) de Henri Béraud (1885-1958)

Les ensablés - 08.01.2017

Livre - Guichard-Roche - Henri Béraud - templier pendu


J’ai découvert Béraud lors de l’article sur « les voyages en Russie dans les années 30 » (cf lien) Le propos m’avait plu par son côté tranchant, son style direct et imagé, même si j’avais regretté  un relatif  manque de nuance. Je m’étais  promis de  mieux cerner cet auteur adulé puis banni, mais régulièrement réédité. J’ai lu plusieurs ouvrages qui m’ont époustouflée  par la variété des registres abordés : roman historique, bluette teintée d’autobiographie, souvenirs d’enfance et bien sur récits de voyages. Quel éclectisme, quelle production !

 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

 

 

Mes impressions sont contrastées. Je n’ai pas du tout accroché au Martyre de l’Obèse (double Goncourt 1922 au côté du Vitriol de Lune) dont le récit évoque le (mauvais) théâtre de boulevard. Je me suis sentie exclue de cette histoire invraisemblable par la structure même du récit : le narrateur, dont on ignore le nom s’adresse tantôt à un compagnon de comptoir, tantôt  à un autre membre de la « confrérie des plus de cent kilos ». Les messieurs et les ventres sont à l’honneur !

En revanche, j’ai vraiment aimé deux livres fort différents. « La Gerbe d’Or », souvenirs d’enfance dont je recommande la lecture et « Le Bois du Templier Pendu » que je vous propose de découvrir.

Le roman relate l'histoire du hameau de Sabolas en Dauphiné, du moyen-âge à la Révolution. Le récit commence par l'arrivée d'un templier fuyant la persécution de Philippe le Bel. Hérétique et relaps, il est conspué par les habitants avant d'être pendu dans le bois voisin : « Le Belleau tira la corde. Gilles Champartel, qui tenait la victime à bras-le-corps, la laissa retomber. Aux lueurs dansantes du falot, on vit se balancer un grand corps vêtu de blanche toile et de mailles qui luisaient. La lune, atteignant le haut du ciel, éclaira doucement la corne des bois. Le vent s'élevait; les manches tailladées du pendu se mirent à palpiter comme deux ailes; il semblait vivre encore ». Le templier devient une légende que les villageois se transmettent au fil des siècles : « On racontait cela le soir, sous la lumière fumeuse des torches de résine. Tous ceux de Sabolas savaient par cœur ces histoires et croyaient, sur la fois des anciens, qu’à chaque nouvelle lune, le templier revenait errer, mains jointes, près de la fontaine Jean Page. Quiconque apercevait le manteau blanc et les mailles luisantes du fer vêtu, mourrait dans l’année. La fontaine elle-même passait pour vénéneuse ». Les chapitres suivent de façon linéaire la chronologie historique : guerre de 100 ans, peste noire, jacquerie, famine, lèpre, massacres et pillages, enrôlement pour les guerres royale. Le fantôme du Chevalier réapparaît régulièrement, annonciateur des terribles  fléaux : « Et, jusqu’à la mort, elle certifia qu’elle avait, cette nuit là, vu un pendu couvert d’une armure d’argent et d’un manteau de lin se balancer au clair de lune dans la clairière du Grand Devoir ». Le roman est exclusivement centré sur  le  village dont l’histoire reflète  celle du Pays qui, elle, n’est jamais abordée. Il appartient au lecteur de la saisir et de comprendre. Au fil des générations, le roman  souligne aussi le dur travail de la terre et  la pénible conquête de la nourriture quotidienne. Elle s’attarde sur la difficulté de  s'affranchir du joug seigneurial et monastique.  « Nous avons fourragé, labouré, semé, fauché, bottelé et battu un arpent et demi pour les  moines en redevances de toute parcelle de quatre arpents cédée en fief à nos familles. De quoi l'abbaye se plaint-elle? Pourquoi refuse-t-elle aux laboureurs, devenus plus nombreux, des essarts plus étendus? ». Le désir d’émancipation s'enflamme lors des Jacqueries,  pour aboutir enfin à l'espoir lors de la Révolution.

 

Si le roman historique est loin d’être ma tasse de thé, j’ai particulièrement apprécié la concision du récit, rythmé par  la succession des malheurs s’abattant sur Sabolas. J’ai eu l’impression d’être le spectateur en direct de cinq siècles d’histoire.  Le style est vivant et percutant, parfois trop comme si le journaliste l’emportait sur le romancier: « Il ne restait rien de Sabolas, ni maisons, ni clocher, ni récolte, ni curé, ni espoir, ni Dieu, ni saints. Absolument rien que le cimetière ». La tournure et le vocabulaire reflètent la période abordée. Ainsi, les premières pages rappellent  le roman moyenâgeux. Les paragraphes très brefs, émaillés de termes médiévaux, sont scandés comme une ballade :  C’était en l’an 1309 ; En ce temps là ; Or, justement ; Or, entendez-bien.

J’ai été séduite par la dureté de ces  vies paysannes dédiées à la culture de la terre : « Un village est une poignée de blé jetée au sillon : le blé germe, le blé monte en herbe, le blé monte en tuyau, le blé monte en épis, le blé est moissonné, battu, moulu, puis il retombe au sillon, et c’est l’éternel enfantement de la terre, sous le regard des astres, dans l’harmonie impénétrable des saisons ». Béraud n’a pas choisi le Dauphiné par hasard. C’est le berceau de ses ancêtres. Sabolas est le patronyme fictif de Satolas, village dauphinois maternel que l’on retrouve dans la Gerbe d’Or. « Ma généalogie s’arrête à mes deux grands-pères, dont l’un était paysan d’Hière et l’autre paysan de Satolas. Avant eux, c’en étaient d’autres  tout pareil, dont il reste des prénoms lointains, des sillons effacés ». Le Bois du Templier Pendu est le premier tome de  «La Conquête du Pain » qui comprend  « les Lurons de Sabolas » et le « ciel de Suie ».

 

Après une enfance lyonnaise bercée par les valeurs républicaines et les odeurs de la boulangerie familiale, Béraud a 19 ans lorsqu’il fonde avec Charles Dullin une revue à laquelle collabore Albert Londres. En 1917, il rejoint Le Canard Enchaîné et livre bataille aux « planqués » de l'arrière et à leurs leaders: Barrès, Mauras, Daudet (lien). Il se lie d'amitié avec P. Vaillant-Couturier et R. Dorgeles (lien). Il collabore également au Crapouillot, journal anticonformiste de J. Galtier-Boissière (lien) dont il devient l’ami. Il est reporter international à Paris Soir et au Petit Parisien où il retrouve son ami A. Londres.  Outre une activité journalistique intense, Béraud publie avec frénésie : double Goncourt en  1922, Mon Ami Robespierre et le Flâneur Salarié en 1927, sept reportages aux quatre coins de l’Europe dans les années 30... Journaliste le plus grassement payé de Paris (cf Mauriac), obèse le plus caricaturé des années 30, tirage à plus de 300.000 exemplaires, unique écrivain au double Goncourt, Béraud jouit d’une notoriété solide !

En 1923, pour le 21ème anniversaire de la mort de Zola, il prononce à Médan, un hommage appuyé à l’auteur de J’accuse, en présence du capitaine Dreyfus. Il fréquente H. Torres. Il se lie d’une amitié intense pour Joseph Kessel qu’il a connu lors d’un voyage en Irlande. En 1926, dans Ce  que j’ai vu à Berlin, il s’indigne de l’antisémitisme des Wilhémistes.

Depuis son voyage  à Moscou en 1925, le communisme lui fait horreur.  Vaillant-Couturier et le PC le considère comme traître à la classe ouvrière. Béraud est atterré par le climat d’affairisme de la France des années 30 et le médiocre fonctionnement de la 3ème République. Il est pessimiste quant à l’avenir d’une Europe affaiblie par le Traité de Versailles. Il rejoint  Gringoire où son antiparlementarisme et sa xénophobie se radicalisent. En 1934, le Canard Enchaîné rompt avec celui qui a pris parti pour les manifestants du 6 Février. En 1936,  l'histoire s'accélère avec la campagne de presse orchestrée par Gringoire  contre le Ministre de l'Intérieur qui se suicide en Novembre. Galtier-Boissiere témoigne: « La campagne contre Salengro restera comme une des tâches effroyables, une des hontes impardonnables d'une certaine presse ». La même année, c’est la rupture avec Kessel suite à un article où Béraud évoque Parisalem à propos du gouvernement Blum dans lequel il dénombre 52% de juifs. Béraud continue d’écrire pour Gringoire jusqu’en 1943.

Il est arrêté en août 1944. En Décembre, à l’issue d’un procès bâclé qui  dure une journée, il est  condamné à mort pour haute trahison.  A l’évidence, il est partisan de l’Etat Français. Il est ouvertement anglophobe et antisémite. Mais, il n’a pas fait le voyage outre-Rhin. Ironie du sort, il figure sur la liste Otto d’Octobre 1940 , notamment pour critiques envers le parti nazi dans Trois Ans de Colère (1936).

Le 1er Janvier 1945, de la cellule des condamnés à mort de la prison de Fresnes, il écrit : « Du fond de ma prison, j’élève vers les confrères et les derniers amis le cri suprême d’une conscience révoltée. Mais vous écrivains...admettez-vous que la rancune politique s’exalte jusqu’à confondre le patriotisme exalté avec la trahison consentie? ». Le 4 Janvier 1945, François Mauriac répond dans France Soir : « Qu’il soit puni pour cette erreur d’aiguillage, qu’il paie cher, très cher, c’est dans la logique de ces jours terribles, où nous savons que chaque geste compte, que chaque parole à son poids éternel. Mais qu’on déshonore et qu’on exécute comme traitre un écrivain français qui n’a pas trahi, qu’on le dénonce comme ami des Allemands alors que jamais il n’y eut entre eux le moindre contact, et qu’il les haïssait ouvertement, c’est une injustice contre laquelle aucune puissance au monde ne me défendra de protester ».  Le général de Gaulle commue la peine en travaux forcés, puis en internement en Janvier 1947. En 1950, gravement malade après une crise d'hémiplégie, il est gracié par Auriol. Totalement oublié, Il s'éteint  8 ans plus tard dans sa propriété rétaise.

Totalement oublié?  Le 14 Juillet 1996,  les Amis d'Henri Béraud  organisent à Saint Clément des baleines, une promenade littéraire qui est interdite. Pour prévenir tout débordement, une compagnie de CRS est dépêchée dans ce village de 400 âmes. Jean Dutour écrit dans France Soir: « On dira ce qu'on voudra: mobiliser une compagnie de gendarmerie 38 ans après sa mort, c'est une fameuse réussite pour un écrivain ». Témoin clé des années 20 et 30, Béraud est régulièrement réédité.

 

Elisabeth Guichard-Roche - Janvier 2017