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Les Ensablés - Chroniques du Lac: "Le Cercle de famille" d'André Maurois (1885-1967), par E. Guichard-Roche

Les ensablés - 02.11.2014

Livre - Guichard-Roche - maurois - famille


Il y a 3 ans, Hervé Bel avait rédigé un article sur "les roses de Septembre" d'André Maurois. Je vous propose aujourd'hui de partager la lecture d'un autre roman de cet auteur injustement tombé dans un certain oubli : "le cercle de famille", publié en 1932.

 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

cercle de famille

 

Imaginez une famille bourgeoise et provinciale au début du 19ème siècle. M. Hermin est marchand de laine à Pont-de-l'Eure en Normandie. Avec son épouse, Germaine, ils ont trois filles. Le roman retrace la vie de Denise, l'aînée. Dès son enfance, elle souffre des infidélités de sa mère qui trompe son mari avec le docteur Guerin, au vu et au su de la petite bourgade normande. Denise en veut à sa mère, à son amant, ne supporte plus la demeure familiale, ni Pont-de-l'Eure et ses commérages. Après un séjour en pension où la réputation familiale la poursuit, elle est envoyée au lycée, à Rouen où elle réside chez sa grand mère.

 

C'est la délivrance! Sous l'influence d'un professeur et  de trois garçons, elle pénètre dans un monde nouveau, découvrant Barrès, Gide, Lafargue, Rimbaud, Stendhal... Au fil des ans, le groupe se réduit à Jacques - le fils du notaire de Pont-de-l'Eure, une intimité nait. Poursuivie par ses angoisses d'enfant, Denise refuse une vie semblable à celle de sa mère et surtout l'idée du mariage. J'ai honte de ma mère. Je ne veux lui ressembler...elle a brisé la vie de mon père, la mienne et celle de mes sœurs...c'est une souffrance atroce depuis mon enfance. La guerre de 14 éclate. Jacques s'engage. Denise fleurte avec un officier anglais et entretient une correspondance régulière avec les trois garçons. A l'occasion d'une permission, elle perd sa virginité avec Jacques dans le même hôtel rouennais où sa mère rencontre le docteur Guerin. En décembre 1918, M. Hermann décède subitement alors que son épouse est auprès de son amant. A son retour, les trois filles interdisent à leur mère d'entrer dans la chambre du défunt: Vous n'entrerez pas. Vous l'avez fait souffrir pendant toute sa vie, laissez le tranquille maintenant qu'il est mort.

 

Denise, majeure et bachelière décide de poursuivre ses études à La Sorbonne où Jacques étudie le droit. Elle fait la connaissance d'autres garçons dont Edmond Holman -fils d'un riche banquier de Nancy.  Elle découvre le Luxembourg, les immeubles haussmanniens, Saint Sulpice... Peu à peu, elle s'éloigne de Jacques qu'elle trouve " petit bourgeois et petit mondain". Le remariage de sa mère avec le docteur Guerin auquel elle refuse d'assister et la demande en mariage de Jacques qu'elle décline la plongent dans un état dépressif. Elle part, seule, dans un hôtel isolé dans les montagnes suisses. Choisir? Elle avait choisi. Elle avait accepté le combat, voulu faire sa vie au lieu de la subir. Quelle serait la suite de l'histoire? La maison familiale lui était fermée par les décrets de son orgueil. L'homme qu'elle avait cru trouver près d'elle, comme compagnon de lutte, avait choisi, lui aussi, et choisi le chaos. Il y avait des soirs où la profondeur de sa solitude, d'abord apaisante, l'accablait. Peu avant Noël, Holman débarque à l'improviste dans les montagnes suisses et très vite la demande en mariage. Surprise, ébranlée, Denise sait qu'elle ne l'aime pas mais imagine un plan de vie: faire d'Holman un brillant homme d'affaires. Tout s'accélère alors: le mariage, une vie partagée entre Nancy et l'hôtel particulier du parc Monceau, trois enfants en trois ans. Denise s'interroge sur le sens de sa vie, sur le manque d'envergure de son époux.

Crise bancaire des années 30

Crise bancaire des années 30

 

1925,  Denise  accompagne ses enfants en convalescence dans le midi laissant Edmond à ses affaires. La Provence, le soleil, des voisins aux mœurs libres, Denise succombe ... Ne sachant comment affronter son mari mais surtout elle-même, elle sombre dans une profonde dépression: hospitalisation, éloignement de sa famille jusqu'à la guérison et au retour à Paris. A partir de là, Denise multiplie les liaisons et néglige l'éducation des enfants. Edmond se jette dans le travail. Depuis la mort de son père, il préside le conseil de la banque Holmann et, sur les conseils de Denise, créée diverses sociétés financières. Mais, la crise a gagné l'Europe et les affaires périclitent. En Juin 1931, la soirée musicale mensuelle de Denise attire le tout Paris; non pas les mélomanes mais tout le monde de la finance. La plupart d'entre eux savaient que la banque Hollman ne ferait pas son échéance le lendemain. Denise comprend qu'elle a poussé son époux dans un rôle pour lequel il n'avait pas l'envergure.

 

J'ai vraiment apprécié la vie de cette femme: déterminée et dure dans sa jeunesse, profondément ébranlée et hésitante lorsqu'elle atteint l'âge du mariage, résolue dans son choix de vie avec Edmond puis faible et frivole. Elle reproduit ce qu'elle avait haï chez sa mère mais avec une différence fondamentale: Mme Guerin a été fidèle à un amant qu'elle épousera. Denise trompe Hollman avec des amours multiples. L'atmosphère des trois périodes du récit est captivante. Au début, la peinture d'une bourgeoisie aisée d'une petite bourgade normande où le qu'en-dira-t-on et les commérages prévalent. Ensuite, la période parisienne au cours de laquelle j'ai savouré la vie étudiante non sans une certaine nostalgie: la pension de famille, les discussions jusqu'à plus d'heure, l'engagement politique, les ballades au "Luco"... Enfin, le monde de la finance entre les deux guerres est prétexte à d'intéressantes considérations sur l'interventionnisme de l’État, l'URSS, l'Europe, l'économie: la vérité est que les hommes ne peuvent pas plus diriger l'économie mondiale qu'un pilote ne peut diriger les vagues de l'océan. (...) Holmann confond banquier et pionnier; il croit qu'une banque peut créer des plantations, des usines...un banquier est fait pour épauler, pour développer une entreprise créée par un individu et non pour se transformer lui même en créateur.

 

André Maurois, de son vrai nom Émile Salomon Wilhem Herzog est né en 1885 à Elbeuf dans une famille de drapiers juifs alsaciens. Il s'occupera de l'entreprise paternelle une dizaine d'années avant de s'orienter vers l'écriture et une carrière littéraire. Il est élu à l'Académie Française en Juin 1938 où il succède à Doumic. Maurois a publié de façon très soutenue: des romans parmi lesquels "Climats" publié en 1938 est le plus célèbre; des essais; des nouvelles; des livres consacrés à l'histoire (l'histoire d'Angleterre en 1937, l'histoire des États Unis en 1943, l'histoire de France en 1947)  et surtout des biographies qui n'ont rien d'ensablées: " René ou la vie de Chateaubriand" en 1938, " à la recherche de Proust" en 1949, "Leila ou la vie de Georges Sand" en 1952, "les trois Dumas" en 1957.... Au passage, je vous conseille également "Patapoufs et Filifers".  Publié en 1930, c'est un livre pacifiste destiné aux enfants superbement illustré par Jean Bruller qui deviendra Vercors. Marois s'est éteint en Octobre 1967.