Les Ensablés - Chroniques du Lac: "Roux le bandit" d'André Chamson (1900-1983)

Les ensablés - 08.10.2017

Livre - Guichard-Roche - Chamson - Roux le Bandit


Il y a 4 ans, l'un de mes premiers articles était consacré à l'Auberge de l'abîme, roman plein de suspens tiré du Livre des Cévennes. Ce volume de la collection Omnibus figure parmi mes livres de chevet favoris. J'apprécie de redécouvrir ces courtes histoires solidement ancrées aux Cévennes natales de Chamson. Roux le Bandit en est une superbe illustration.
 

Par Elisabeth Guichard Roche
 



 

Un groupe de montagnards cévenols - parmi lesquels Chamson- écoute Finiels, le narrateur, conter l'histoire d'un des leurs, un homme de Sauveplane connu de tous. Roux, réfractaire à la mobilisation en 1914, se réfugie dans les montagnes laissant sa mère et ses sœurs s'occuper des terres. Déserteur, il est recherché par les gendarmes. Il est conspué pour sa lâcheté par l'ensemble des villageois. Finiels lui-même, dont les deux fils sont au front, ne décolère pas: " Nous ne pouvions que le mépriser d'avoir agi comme une bête menée par la peur, qui ne sait rien faire d'utile, ni pour les autres, ni pour elle-même ".

Au fil des mois et au gré des rencontres de certains paysans avec Roux, l'opinion évolue vers un certain respect. Roux n'a pas cédé à la peur mais fonde sa décision sur ses convictions religieuses: "La Parole dit tu ne tueras point". En 1917, nul dans le pays ne pense plus à le dénoncer. Roux est de moins en moins sauvage. Il partage la soupe dans les fermes des montagnes. Il prend des risques, descendant l'après-midi pour donner un coup de main aux travaux des champs. Il finit par se faire arrêter. "Nous ne voulions pas y croire: il nous semblait que le Roux n'était plus en faute, que les gendarmes n'avaient plus rien à lui dire. Mais vous pensez bien que notre jugement ne pouvait rien changer à la chose". 
 

Directement inspiré et mis en scène comme les histoires contées à la veillée puis transmises de générations en générations, Roux le Bandit est l'occasion pour Chamson de partager ses convictions et ses passions.

Le récit captive l'auditoire comme le lecteur par une symbolique et des valeurs morales propices à la réflexion. Roux incarne le combat d'un homme contre la guerre et l'histoire. Un homme qui refuse la Loi pour suivre sa propre loi ancrée sur une foi profonde et grave. Finiels n'hésite pas à sortir la Bible (la grosse Bible ordinaire que les colporteurs de 1830 ont laissée dans toutes les maisons de montagne), et à en lire des passages pour montrer à quel point la décision et la vie de Roux sont en osmose avec l'Ecriture.

Finiels témoigne en relatant une conversation qu'il a eue avec Roux un soir d'hiver au cœur de la montagne. Afin de comprendre les motivations du déserteur, il conte à Roux l'histoire du pasteur d'Anduze qui "est allé à la guerre en soignant les autres, et qui n'a jamais voulu toucher à un fusil". Un homme comparable à Roux par son refus de se battre mais qui a accepté d'être mobilisé comme infirmier. Roux justifie son choix avec assurance, expliquant qu'un pasteur doit toujours veiller sur le troupeau, ce qui le distingue d'un simple chrétien qui "peut refuser de suivre le troupeau qui s'égare". Ainsi, au fil des pages, Chamson témoigne de cette foi protestante ancrée dans les Cévennes depuis des siècles, une foi qui est aussi la sienne. Une croyance profonde et intime qui justifie le refus de la guerre.
 

Le récit séduit par une superbe mise en scène des montagnes cévenoles. Touche après touche, Chamson dépeint leur âpreté à la culture, leur beauté du printemps et leur danger au cours du long hiver. Le style est sobre, visant à montrer : "le brouillard du matin était tombé sur la vallée et il faisait une sorte de mer jusqu'à la limite de la neige. Puis très loin, après cette grande nappe, on voyait sortir d'autres montagnes et d'autres pays".
 

Le récit amuse lorsque Chamson explique en se justifiant l'origine de ses maladresses lorsqu'il parle patois. Celles-ci ne sont pas imputables à un manque de pratique mais à la connaissance du provençal littéraire. "Ils ont bien raison de ne voir en elles que des fautes, des fautes qu'il est bon de reprendre et de corriger, alors même qu'elles sont d'origine savante et qu'elles se justifient par les dictionnaires et les manuels de philologie". Ce passage souligne l'importance pour Chamson de parler la langue des siens, une nouvelle facette de son attachement au terroir cévenol.
 

Premier ouvrage de Chamson, Roux rencontre un vif succès lors de sa parution en 1925. Il scelle le début d'une longue amitié avec Romain Rolland qui lui écrit ."Votre œuvre est à la fois œuvre d'art et de conscience, œuvre complète, comme le sont les plus grandes, où s'exprime l'homme tout entier. Vous avez atteint du premier coup une maîtrise bien rare". Chamson écrit dans la même veine Les Hommes de la Route (1927) et Le Crime des Justes (1928) qui constituent La Suite Cévenole. 
 

Né en 1900 au sein d'une famille cévenole protestante, Andre Chamson est reçu à l'école des Chartes en 1920. En 1935, il fonde avec J. Guehenno et A. Viollis, Vendredi, un hebdomadaire qui s'inscrit conte la montée du fascisme. En 1940, il dirige l'évacuation du Musée du Louvre, puis rejoint la Brigade d'Alsace Lorraine aux côtés de Malraux. A la libération, il devient conservateur du Petit Palais, puis Directeur des Archives Nationales. Après un premier échec en 1953, il est élu à l'Académie Française en 1956. Décédé en 1983, il est enterré à la Luzette au cœur des Cevennes.


Elisabeth Guichard Roche, Octobre 2017