Les Ensablés - Chroniques du Lac : “Trois mois payés” de Marcel Astruc (1886-1979)

Les ensablés - 19.03.2018

Livre - Guichard-Roche - Astruc - Trois mois payés


Astruc, un patronyme familier qui évoque les cafés existentialistes, Sartre et Vian, la Nouvelle Vague, le cinéma : Une  vie, La proie pour l’ombre, L’éducation sentimentale… La notoriété d’Alexandre a éclipsé celle de son père Marcel. Journaliste renommé dans les années 30 pour ses articles dans La Gazette du Bon Ton et le Jardin des Modes, Marcel Astruc publie au lendemain de la crise de 29, Trois mois payés aux Editions du Tambourin. L’ouvrage a été réédité en 2009 aux Editions du Dilettante.

 
Par Elisabeth Guichard-Roche




 

L’histoire est courte, simple et attachante. Le narrateur, employé de bureau, vient d’être  licencié avec trois mois de salaire en poche. Une somme suffisante pour voir venir. Mais la crise va vite le faire déchanter, le conduire de déceptions en échecs, de la parcimonie à la misère. La brièveté du texte contraste avec la richesse et la profondeur du récit.

 

Le lecteur est témoin de l’effritement des relations sociales du chômeur. Au lendemain de son licenciement, il se rapproche de ses anciens camarades de tranchées. Il retrouve Blonfled, trépané, pour un dîner montmartrois qui dégénère. Il est invité au restaurant  par André avec l’espoir que son ami le fasse entrer à la banque. Il renoue avec Bouvet qui tient un bal musette et le convie au déjeuner familial. Régulièrement, le narrateur promet de retourner l’invitation sans y parvenir faute de moyens et de volonté.

 

Velléitaire et désorienté, il recherche plus ou moins activement un emploi. Il envisage différents boulots qu’il écarte les uns après les autres : chauffeur de taxi supposant d’apprendre à conduire, terrassier incompatible avec sa constitution, conducteur de voiture attelée impliquant de maîtriser des chevaux dangereux… La réalité s’impose avec brutalité : « employé, employé aux écritures, bien que j’eusse donné tout au monde pour échapper aux bureaux ». S’il parvient parfois à être embauché, cela ne dure guère sans que ni le narrateur ni le lecteur ne comprennent pourquoi.

 

Seul dans sa modeste chambre au sixième étage  comme lors de ses promenades dans Paris, le jeune homme espère trouver l’âme sœur et fonder un foyer. Au début du roman, alors qu’il compte ses billets dans l’autobus, il échange quelques phrases avec une  jeune fille qui lui fait face. De fil en aiguille, il l’invite au restaurant et la raccompagne. A deux reprises, il emprunte le bus de Vaugirard, au même horaire et la retrouve. Il l’invite à nouveau. D’un caractère extrêmement réservé, il peine à mener la conversation et se montre maladroit. « Bref, nous nous séparâmes bons amis, mais en trottant pour rentrer chez moi, assez soulagé au fond de la tournure qu’avaient prise les événements, j’ajoutais dans mon for intérieur ce nouvel échec aux précédents et me demandais avec angoisse si, seul de tous les hommes, j’étais définitivement incapable de me créer une vie ».

 

Au cours de ses déambulations dans la capitale, le jeune homme rencontre des individus louches qui l’entraînent dans des plans véreux. Sur les conseils de l’un d’eux, il achète à terme pour 500 francs de titres Tamanyka.La cote s’envole. Il se passionne pour les bulletins financiers, fréquente la Bourse, noue des relations intéressées par l’appât du gain. Ainsi, Dupuich manigance afin de le marier avec sa belle-fille, une blanchisseuse gironde. Mal conseillé et grisé par la spéculation, notre héros reporte la position à la liquidation mensuelle.

Quelques jours après, les Tamanyka chutent verticalement. L’investissement se solde par une opération  financièrement nulle mais dévastatrice pour le chômeur qui retrouve sa misère et sa solitude initiales.  Plus tard, un pseudo négociant lui propose de devenir son associé à condition que son casier judiciaire soit vierge et qu’il épouse sa fille aînée. L’aventure tourne une nouvelle fois au fiasco.

 

Le narrateur meuble le vide de ses journées par de longues promenades. C’est un moyen pour lui d’analyser ses échecs et méditer sur son sort. « Souvent, pour y réfléchir, je prenais mon chapeau et descendais me promener, la marche favorisant chez moi le travail cérébral ». Au-delà de l’introspection, ces ballades  offrent d’authentiques instantanés du Paris populaire des années 30.

Les chantiers de construction se transforment en divertissement pour le promeneur. Il contemple la manœuvre malaisée d’un camion. Il admire le travail des plombiers dans les tranchées. Il craint la défonceuse électrique maniée par les paveurs. Il questionne les concierges en tablier bleu. Il est fasciné par les vitrines de marchands de vin : « ces décorations exécutées en relief et représentant deux queues de billard enrubannées se croisant au-dessus d’un triangle  supportant les trois billes, la rouge en-dessus ».

 

L’avenir du petit employé de bureau semble sans issue. Triste et abattu, il doit se nourrir de plus en plus chichement. « Le problème de l’existence se présentait à mon cerveau sous la forme d’une interrogation obsédante. Que faire, où aller ? »
 

Le dernier chapitre conclut cette errance sur une note optimiste. Au bord de l’épuisement, le jeune homme est recueilli puis adopté par un couple d’auvergnats tenant un café. En échange de menus services, puis d’un emploi de comptable, il profite enfin de la chaleur d’un foyer non sans se rappeler les longs mois de lutte. « Convulsivement je serre le bord de mon assiette en songeant à ceux qui se posent en ce moment le problème du pain, plus nombreux qu’on ne veut bien le dire, plus divers qu’on ne le croit ».

 

Témoignage de la misère de milliers de français durant la crise de 29, Trois Mois Payés s’inscrit dans le courant du roman populiste en vogue au tournant des années 30. Astruc sublime l’histoire banale d’un simple chômeur, sans forcément chercher à tout expliquer.

Mars 2018 - Elisabeth Guichard-Roche


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