Les Ensablés - Chroniques du Lac: "Une Femme d’Argent" d'Hector Malot (1830-1907 )

Les ensablés - 12.02.2017

Livre - Guichard-Roche - Malot - femme


J’ai fini 2016 en compagnie d’Hector Malot, savourant  un  roman plein de rebondissements. Confortablement installée au coin du feu avec un thé, j’ai évité la  mélancolie  des  heures précédant le réveillon de la Saint-Sylvestre. Le timing était parfait, je terminais la dernière ligne sur le coup de 19h00, heureuse de ma lecture et  d’avoir découvert Malot romancier pour adultes.

 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

 

C’est l’histoire d’une famille bourgeoise à la fin 19ème siècle. Jacques et Geneviève Fourcy ont deux enfants Marcelle et Lucien. Ils possèdent  un appartement à Paris et une jolie villa à Nogent sur Marne. Jacques a débuté comme commis à la Banque Charlemont. A force de labeur et de sérieux, il en est devenu le gérant de fait, se substituant à M. Charlemont, veuf dilettante et souvent absent. Homme de confiance, il prend  soin de son fils Robert qui est l’ami de Lucien. Orphelin de bonne heure et délaissé par son père, Robert est un  jeune homme taciturne, dont les dépenses sont préoccupantes :  Il est évident que c’est cette maîtresse qui lui fait faire ces dépenses et ces dettes. Maintenant, quelle est cette femme, voilà l’inquiétant. Il est certain que si c’était une femme en vue, une femme de théâtre ou une cocotte, on connaîtrait leur liaison...Non, ce qui m’inquiète c’est de penser que la femme que nous cherchons est une femme du monde, ce qu’on appelle une honnête femme.

Charlemont est admiratif de la vie heureuse et calme de son « bon Jacques ». Après vingt ans de mariage, celui-ci  est toujours follement amoureux de sa femme. Marcelle, jolie jeune fille (femme ?, sensible aux attentions d’un marquis italien, songe au mariage. Lucien, suit les traces de son père à la banque. Une vie de bonheur familial et de tranquillité bourgeoise s’installe dès les premières pages.

Certains indices viennent rapidement titiller la curiosité du lecteur. Geneviève a  somptueusement aménagé  la maison de Nogent: tapisseries flamandes, tapis d’Orient, cuirs de Cordoue, candélabres en verre de Venise... Comment la femme d’un employé de banque, si gros que fussent les appointements de cet employé, avait-elle pu acheter ces richesses artistiques ?  Un jour, Fourcy surprend sa femme enfermée dans la chambre, contemplant de splendides bijoux. Elle lui fait croire sans problème qu’il s’agit de faux diamants. Comment expliquer enfin la réaction étrangement froide et sévère de Geneviève lorsque son époux radieux lui apprend qu’il est associé aux bénéfices de la banque : « Il y a si longtemps que je l’attends que ma joie ne peut être aujourd'hui ce qu’elle eut été il y a cinq ans, il y a dix ans ; tu as cinquante six ans, moi j’en ai trente-cinq, quand jouirons nous de la fortune que tu vas mettre dix ans encore à gagner ? 

Au fil des pages, l’image de la femme aimante et de la mère attentionnée se fissure. Geneviève est la maîtresse du jeune Robert qui brûle de passion pour elle. Elle entretient une relation avec Ladret, vieillard célibataire et fortuné qui l’a aidée financièrement après des opérations boursières malencontreuses : Vous m’avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille. Elle est également fort proche du marquis de Collio, le soupirant de sa propre fille. Dictée par l’appât du gain et avec discrétion, Geneviève a tissé une véritable toile d’araignée empruntant, boursicotant, entretenant  des liaisons motivées par l’argent. Elle est fière d’avoir réussi : Quel soulagement et aussi quel triomphe ! Quelles bonnes raisons n’avait- elle pas pour se réjouir et même pour s’enorgueillir d’avoir ainsi mené sa barque à bon port, au milieu des écueils et sur une mer fertile en naufrages ! 

La faillite de la maison Heynecart signe la fin du fragile château de cartes. Geneviève doit rembourser 300.000 francs sous quelques jours. Elle ne les a pas, tout comme son mari qu’elle ne souhaite pas mettre dans la confidence. Commence alors une course débridée durant laquelle Geneviève et Robert se mettent en quête de la somme, jusqu’au vol et à la falsification d’un mandat en blanc sur la banque Charlemont. Fourcy est atterré. Il doute de l’intégrité de son fils Lucien puis de son épouse. Charlemont s’interroge sur celle de son fils Robert. Geneviève craint plus que jamais pour sa réputation. La police est sur l’affaire et soupçonne Fourcy qui découvre soudain la valeur du mobilier de la maison de Nogent. Interrogé par le juge d’instruction, il attend que sa femme vienne à son secours. Après de longues minutes de silence, Geneviève, acculée, ne peut plus travestir la vérité : Je veux demander pardon à celui que j’aime, à mon mari, à l’homme le meilleur, le plus honnête, le plus droit, de la douleur que je vais lui causer. C’est la pensée de la souffrance que je lui cause en ne parlant pas, qui me les ouvre. Je ne peux pas le laisser soupçonner, je ne peux pas le laisser accuser quand seule je suis coupable.

 

Le récit est plaisant et se lit comme une aventure. L’alternance de descriptions et de dialogues confèrent un rythme agréable. La suite d’indices sur la double vie de Geneviève est introduite avec habileté. L’histoire s’accélère avec la post faillite de Heynecart, devenant  plus débridée sans verser dans la confusion.  Le suspens est savamment entretenu avec des initiatives parallèles et toujours plus osées pour trouver l’argent, des intérêts contradictoires entre les personnages et un début d’enquête  policière peu crédible. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la confrontation du couple provoquée par le commissaire.

Le personnage de Geneviève est d’une dureté et d’une mauvaise foie stupéfiantes.  Empreinte d’un profond cynisme, l’amour de l’argent suffit  à ses yeux pour justifier les moyens : Le premier pas fait, j’ai continué et j’ai été âpre à l’argent... avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l’ai tiré avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir vous ruiner. Jusqu’à la dernière page, Geneviève a une capacité peu commune de retourner les situations à son profit. Alors qu’elle sort de prison et que son mari a décidé de s’exiler à Odessa avec les enfants, elle parvient à les manipuler : Que votre père s’éloigne de moi, je ne peux pas me plaindre car je reconnais qu’en faisant à son insu ces spéculations qu’il ne voulait pas risquer lui-même, je lui ai causé une grande douleur. Mais pour qui les ai-je faites, ces spéculations ? Pour vous. Pour qui ai-je voulu m’enrichir, pour qui me suis-je enrichie ? Pour vous. Jacques cède : J’avais compté sur vous pour me soutenir, mais je sens que je n’ai pas le droit de vous sacrifier ; restez près de votre mère ; moi, je pars ; vous me conduirez ce soir à la gare.

Par certains aspects, La Femme d’Argent m’a rappelé  Le Cercle de Famille de Maurois  cf lien : milieu bourgeois de la finance du 19ème, opération boursière hasardeuse, déception des deux héroïnes face à des maris trop prudents et manquant d’envergure, capacité à surmonter leur répulsion pour solliciter leurs relations et sortir de l’impasse. Les similitudes s’arrêtent là. Malot privilégie  l’aventure quand Maurois accorde plus d’importance à l’introspection et aux relations entre les personnages.

 

Après une enfance normande, Malot gagne Paris en 1847 pour préparer son bac au lycée Henri IV. Il débute des études de droit qu’il abandonne en 1853 pour se consacrer à une carrière littéraire. En 1859, son premier roman Les Amants connaît un grand succès. En 1878, paraît Sans Famille, écrit pour sa fille Lucie. Au total, Malot publie une soixantaine de livres dont cinq consacrés à la jeunesse. Reconnu de son vivant, ses romans sont traduits dans plusieurs langues et connaissent des tirages importants jusqu’aux environs de 1930. Aujourd’hui, Malot est connu comme l’auteur de Sans Famille, et de quelques livres pour la jeunesse (En Famille, Romain Kabris),  régulièrement réédités. L’œuvre pour adultes n’est pas parvenue à s’imposer à la postérité.

Malot était l’ami de Jules Vallès qu’il aida financièrement lors de son exil londonien, contribuant à la publication de l’Enfant. Il était  également vice-président de la Société des Gens de Lettres et engagé dans la vie politique locale de Fontenay sous bois où il s’était  fait construire un chalet en 1864.

Quel dommage de ne pouvoir trouver de rééditions sauf chez Amazon en format Kindle ou papier imprimé en Pologne ! Amis lecteurs redécouvrons Malot, romancier pour adultes ! Editeurs tentez le pari s’il vous plaît !