Les Ensablés - "Coeur imbécile" de Léon Lemonnier (1890-1953), par François Ouellet

Les ensablés - 11.09.2016

Livre - Ouellet - Lemmonier - Populiste


Fondateur, avec André Thérive, du mouvement populiste en 1929-1930, Léon Lemonnier, critique et romancier, a laissé une œuvre relativement importante et pourtant complètement oubliée.

 

Par François Ouellet

 

 

Professeur d’anglais au lycée Louis-le-Grand, puis à la Sorbonne, il a consacré plusieurs ouvrages à la littérature de langue anglaise, notamment une thèse sur Edgar Poe dans ses rapports avec les écrivains français, des essais sur les poètes romantiques anglais, des biographies de Shakespeare, Mark Twain, Kipling, Wilde, Dickens. C’est sous sa direction que seront menées les traductions de David Copperfield et Dombey et fils pour la Pléiade dans les années 1950. Il a en outre publié de nombreux ouvrages historiques, comme une Histoire des États-Unis en deux volumes ou encore La Vie quotidienne en Angleterre sous Élizabeth. Sur le plan de la création littéraire, si Lemonnier a fait jouer quelques pièces de théâtre, c’est comme romancier qu’il s’est illustré. La critique de l’époque tient en haute estime La Femme sans péché (Flammarion, 1927). Thérive jugeait ce roman admirable, et Henri Clouard, dans son Histoire de la littérature française, écrite après la guerre, note qu’il « est un des chefs-d’œuvres non pas du roman populiste, mais du roman contemporain ». Le sujet du roman a été inspiré à Lemonnier par une phrase entendue au hasard d’une confidence d’une femme à une autre : « Je suis plus épouse que mère ». Cette épouse pieuse, Mme Martin, se refuse à son mari, qui finit par la quitter pour aller vivre avec une femme plus jeune. L’histoire est banale. Mais l’écriture discrète et mesurée, sans grandiloquence, de Lemonnier, qui semble regarder vivre ses personnages, et en tirer ce qu’ils veulent bien montrer, s’accorde parfaitement à cette psychologie des humbles que cherche à cerner le roman populiste et qu’incarne le personnage central de La Femme sans péché.

 

Pour ma part, je préfère néanmoins Un Cœur imbécile (La Nouvelle Revue critique, 1935), dernier roman de la production populiste de Lemonnier. L’histoire de ce roman se déroule, comme dans bien d’autres de l’auteur, au pied de la butte Montmartre, où Lemonnier, issu d’un milieu petit-bourgeois, s’était installé à contrecœur à la suite de la crise du logement de l’après-guerre. C’est là qu’il eut ses premiers contacts avec le peuple, grâce à l’amitié d’un ouvrier. Un Cœur imbécile s’ouvre sur les transformations domiciliaires du quartier des Grandes Carrières au début des années 1930. Expropriés de leur logement de l’impasse saint Augustin, Émile Pinjon et sa femme Albertine choisissent de se loger dans un nouvel immeuble, dont celle-ci sera concierge. Devant la loge de la concierge, nous croisons des personnages de romans antérieurs de Lemonnier, ici devenus des personnages de second plan : M. Lourpal, abandonné par sa femme dans le premier roman de l’auteur, L’Entente cordiale (Flammarion 1924) ; l’autoritaire Mme Coutrot du Passé des autres (Flammarion, 1926) (roman qu’on peut lire comme un manifeste anti-Zola) ; la trop pieuse Mme Martin de La Femme sans péché.

 

L’histoire de Cœur imbécile ne renouvelle rien, mais la passion amoureuse qui en forme la trame est conduite par Lemonnier avec un cynisme quelque peu cruel et désabusé qui ne nous empêche pas d’être ému. Il a suffi d’un instant à Émile Pinjon pour s’éprendre de la petite Sonia Levinsky, dont il pourrait être le père, et qu’il voit pour la première fois chez Mathilde Sandrani, une locataire de son immeuble. Toutes deux sont des actrices qui se contentent de petits rôles. On les voit ici jouer dans une pièce de Lucien Mirault, qui s’est tué à la fin des Destins sont solidaires (Flammarion, 1931). La petite Sonia saisit très vite quel profit elle peut tirer de cet amoureux transi, maladroit et un peu niais, venu un soir la saluer dans sa loge du Studio de la Galette. Après l’avoir transformé en souffleur, car elle craint d’oublier ses répliques, elle daigne lui permettre de l’accompagner les mercredis dans ses courses, sachant qu’il s’offrira à régler les factures pour elle. Pinjon est un naïf impénitent, sans expérience de la vie ; il n’entend pas les subtilités, ne décode pas les allusions, et il a « les manières aussi simples que le cœur » (133). Alors que Sonia se joue de lui, le maintenant prudemment à distance tout en abusant de sa complaisance, Pinjon croit gagner patiemment le cœur de la jeune fille et interprète ses réserves à son égard comme une pudeur délicieuse de jeune fille un peu puérile, persuadé qu’elle est encore vierge. Quant à Albertine, il faudra une lettre anonyme pour qu’elle découvre que son mari lui ment lorsqu’il sort faire un tour. Mathilde, l’amie actrice de Sonia, qui sait Albertine désireuse de découvrir la vérité, ne demande pas mieux que de l’aider. Mais Mathilde, qui ne vaut moralement guère mieux que Sonia, prend hypocritement plaisir à duper Albertine, histoire de lui soutirer de l’argent : elle lui tire les cartes, invente une histoire de filature pour soi-disant découvrir l’adresse de « la poule » de Pinjon.

 

Bien sûr, cette histoire ne saurait bien se terminer, et le lecteur aura vite compris que Pinjon ne s’en tirerait pas indemne. Mais ce sentiment, Lemonnier ne cherche pas à l’empêcher, au contraire : dans un esprit un peu caricatural, il insiste trop sur la naïveté de Pinjon pour qu’on soit à notre tour abusé. C’est donc que l’intérêt véritable du roman est ailleurs, dans cette leçon qu’il faudra à la fin en tirer, après que Pinjon eut enfin compris que Sonia s’est moquée de lui. Aussi les dernières lignes du roman sont-elles les plus remarquables : « Sonia poussa un soupir de soulagement et sourit en pensant qu’après tout, elle gardait de lui des cadeaux utiles. Pourtant, en croyant l’avoir dupé, elle se trompait. Il emportait d’elle, non pas de beaux souvenirs, mais la douleur mesquine, interminable, de savoir qu’il appartenait à la race des vaincus, la douleur qui lui était nécessaire pour avoir conscience de lui-même à tous les instants de sa vie monotone » (254).

 

Un « cœur imbécile », cet Émile Pinjon ? Peut-être, et pourtant, la chose, ici péjorative, est discutable, car elle suppose qu’il faille accorder davantage de crédit aux fourbes, comme le sont les deux actrices du roman, que de sollicitude aux naïfs. Aimer, sans expérience de la vie, sans avoir éprouvé les difficultés et les leçons de la vie, c’est être imbécile ; en revanche, tromper, c’est être ingénieux, parce que cela suppose qu’on a tiré les leçons des injustices, iniquités et duplicités inhérentes à la vie. En réalité, et contre Lemonnier, c’est le gérant de l’immeuble qu’habitent les Pinjon qui a le mot juste. Ce M. Mélèze, vieillard excentrique, qui vit dans la nostalgie de la mort de sa femme mais se console en suivant innocemment les femmes dans les rues et en regardant sa collection de gravures libertines, juge moins Pinjon qu’il ne cherche à le prévenir, en raison de son tempérament, de la sottise qu’il commet en s’attachant à Sonia. Car M. Mélèze en a vu d’autres, et il sait raisonner. À Pinjon, il explique : « Vous êtes un tendre, je vous en ai déjà prévenu, c’est-à-dire que vous ne pouvez prendre votre volupté que là où est votre affection. Bref, vous confondez deux fonctions, deux organes distincts : le cœur et le reste » (196). Ma foi, tout est dit, et bien dit. Pinjon n’est pas un cœur imbécile, mais un cœur tendre. C’est sans doute pourquoi cette passion ne nous laisse pas indifférent et qu’on s’y attache, parce qu’il y a là une vérité beaucoup fine et généreuse que cette idée péjorative d’un « cœur imbécile ». Et comment refuser l’absolution à un homme qui s’attache à une femme qui lui donne à voir « plus de beauté qu’il n’en avait jamais connu » (91) ?

 

Septembre 2016 - François Ouellet