Les Ensablés - "Comment débuta Marcel Proust" de Louis de Robert

Les ensablés - 07.10.2018

Livre - Bel - De Robert - Proust


La réédition chez L’Éveilleur de Comment débuta Marcel Proust ravira les Proustiens et les amateurs d’auteurs ensablés puisque l’auteur de ce petit livre n’est autre que Louis de Robert dont nous avons parlé il y a peu (ici), à propos de son Roman du malade (Prix Femina) publié en mars 1911, texte qui avait beaucoup impressionné Proust et relancé leur amitié.




 

On lira avec profit et plaisir la préface rédigée par Jérôme Bastianelli, spécialiste de John Ruskin et à qui l’on doit le Dictionnaire Proust-Ruskin).

Par Hervé Bel

 

Louis de Robert a ce mérite d’avoir compris avant tout le monde quel génie était celui que beaucoup, vers 1900, considéraient comme un aimable mondain, tout juste bon à faire des compliments trop compliqués à des duchesses indifférentes. Le premier, il comprend que Les plaisirs et les jours (1896) « permet de discerner, pour qui sait voir, un jeune génie en formation ». Il tente de convaincre la duchesse de Clermont-Tonnerre, mais : « J’eus beau lui citer des chapitres tels que La fin d’une jalousie, qui contient en germe les futures et admirables pages d’Un amour de Swann, je ne pus la convaincre ».

 

Les deux hommes sont faits pour s’entendre. Tous deux sont des âmes tendres, hypersensibles. Proust ne s’est pas trompé en discernant dans l’œuvre de Louis de Robert, une communauté d’esprit qui sans doute le pousse, vers 1912, à accepter l’aide que Louis de Robert veut lui apporter à la publication de son livre, en usant de son influence acquise par le Prix Fémina.

 

À cette époque, en effet, Proust cherche à placer cet énorme manuscrit qui ne porte pas encore le titre Du côté de chez Swann. Calmette, le directeur du Figaro, s’est engagé à pousser le texte chez Fasquelle, mais, comme il en est souvent dans le monde de l’édition, la réponse tarde, et Proust qui se croit déjà mourant, est pressé. « Vous qui avez été malade, écrit-il, vous pouvez comprendre ce que c’est de se dire toujours qu’on aura achevé demain, et de rester des mois sans pouvoir tenir une plume, et la peur de ne pas avoir le temps de finir ».

 

Comment débuta Marcel Proust se compose des lettres que les deux hommes se sont échangées avant que le livre ne paraisse finalement à compte d’auteur chez Grasset.

 

Car l’enthousiasme de Louis de Robert n’a pas suffi. Fasquelle puis Ollendorff ont refusé le manuscrit. À Louis de Robert, Humblot, le directeur d’Ollendorff écrit ce fameux commentaire qui le rendra immortel malgré lui : « Cher ami, je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ».

 

Ne jugeons pas trop vite ce pauvre Humblot. Même Gide n’a d’abord rien compris à Proust. Son œuvre était si nouvelle, si délicate, si monstrueuse qu’elle pouvait à juste titre déconcerter.

 

C’est un régal que cette correspondance à la fois comique et tragique ! Proust souhaite être aidé, et pourtant ne cesse d’écrire à son ami qu’il en fait trop, et, lorsqu’il a une demande à faire, il dit d’abord qu’il ne veut pas le déranger, et cela avec des phrases qui n’en finissent plus. Bref, il dit tout et son contraire, laissant à la sensibilité de son correspondant le choix de décider. 

 

Louis de Robert est comme lui, prenant des gants, sachant combien son ami peut se froisser aisément : la susceptibilité de Proust est légendaire... Sa générosité aussi. Proust ne peut concevoir qu’on lui rende service sans qu’il ait quelque chose à offrir en échange. Pour Louis de Robert, ce sera une bague, un petit saphir avec ses initiales. Mais n’est-ce pas mesquin ? Alors, écrit-il, il veut lui donner aussi un camée. Mais, par malheur, il le lui dit aussi, cela s’avère impossible, car le camée a été vendu. Ce sera donc seulement la bague... 

 

Mais attention, Louis de Robert ne doit révéler à personne d’où vient cette bague ! On pourrait jaser, etc. Sans cesse, l’esprit de Proust se tourne et se retourne. Lui qui se dit mourant, pour qui écrire une lettre semble être épuisant, en écrit tout le temps.

 

Ce qui frappe néanmoins, c’est sa ténacité à vouloir à tout prix être publié. Il n’est pas seulement un grand esprit. Il n’oublie pas les contingences, et c’est une véritable stratégie qu’il développe avec son ami pour parvenir enfin à faire imprimer cette œuvre qu’il sait unique. Un vrai écrivain veut être lu. Ceux qui disent le contraire ne savent pas ce que signifie écrire. Certes, c’est une joie, mais aussi un travail harassant et vital. Vital. Un livre ne vit que s’il est publié.

 

On est effrayé parfois par la profusion des pensées, des scrupules, et des contradictions de Proust, que l’on retrouve d’ailleurs, comme le signale Louis de Robert dans sa postface (« Reflexions sur Marcel Proust »), dans La Recherche. « Peu importe, note-t-il, quand on est grand, on peut tout se permettre. Un peintre illustre oublie les sourcils dans un portrait de femme. La postérité voit dans cet oubli la marque même du génie ».

 

Merci à l’Éveilleur de rééditer ce texte passionnant qui n’ajoute rien à la gloire de Proust, mais remet au goût du jour Louis de Robert, injustement oublié, et dont on attend que son Roman du malade soit à nouveau disponible.

 

Hervé Bel, octobre 2018.


 

Comment débuta Marcel Proust. Louis de Robert. L’Éveilleur, 2018. ISBN : 979-10-96011-25-4. Prix : 9,50 euros.




Commentaires

"Merci à l’Éveilleur de rééditer ce texte passionnant qui n’ajoute rien à la gloire de Proust, mais remet au goût du jour Louis de Robert, injustement oublié, et dont on attend que son Roman du malade soit à nouveau disponible"

- C'est tout, mais je suis très intéressée par ces non-dits qui en disent tant

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