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Les Ensablés - "Contre l'oubli" de Henri Calet, un article de Mohammed Aïssaoui

Les ensablés - 15.02.2012

Livre - Aïssaoui - Calet - Oubli


Chers lecteurs, inutile de vous dire le plaisir que j'ai d'accueillir sur ce blog Mohammed Aïssaoui. Lauréat du prix Renaudot-essai 2010 pour son livre "L'esclave Furcy", il est également journaliste au Figaro littéraire. Très au fait de l'actualité littéraire, il n'en est pas moins très féru de littérature ensablée. Lorsqu'il m'a proposé d'écrire quelque chose sur Calet, j'ai été très heureux. Le soutien de Mohammed Aïssaoui est un renfort de poids pour mieux faire connaître Calet, scandaleusement oublié. Un grand merci à Mohammed en espérant que cet article soit le premier d'une longue série...   "Contre l'oubli" de Henri Calet.

 

 

La postérité est une dame capricieuse. Pourquoi retient-elle Raymond Radiguet (1903-1923, deux romans) et laisse-t-elle dans l’oubli des écrivains tels que Louis Guilloux (1899-1980) ou Henri Calet (1904-1956) qui ont publié de nombreuses et belles œuvres et une correspondance aussi riche qu’instructive ? Mystère, la postérité se paie le luxe de ne pas motiver la mauvaise fortune des « ensablés ». Henri Calet est mort l’année où Romain Gary décroche son premier Goncourt –en voilà un que la postérité élira deux fois. Ce ne peut être un hasard : Calet était aussi discret et réservé que Gary-Ajar pouvait être bavard et exubérant. On tient là, sans doute, une explication qui distingue les écrivains ensablés des autres : Henri Calet, comme Louis Guilloux (qui mérite de figurer aussi sur ce blog), n’ont jamais fait la promotion de leur propre personne. Jamais. Et c’est dommage, parce que leur œuvre est tout simplement magnifique. Hervé Bel avait déjà évoqué, ici, un livre de Calet (voir « Les ensablés » du mois de novembre 2010 concernant Monsieur Paul). J’aimerais apporter ma petite pierre à l’entreprise de désensablage de cet écrivain qui mérite un peu plus de lumière. J’aimerais parler d’un recueil de ses chroniques qui lui ressemblent tant : humaines et mélancoliques, attachantes et superbes, généreuses et discrètes. Leur titre est un clin d’œil à ce blog : Contre l’oubli. Mais Calet ne pensait pas à lui quand il a coiffé son livre de ce titre. Non, il pensait aux petites gens qu’il observait chaque jour et dont il relatait l’existence ou les mésaventures dans les journaux Combat et Terre des hommes entre 1944 et 1948. Autant le dire tout de suite, ces chroniques de la vie quotidienne sont des bijoux de littérature et de journalisme. D’ailleurs, on a dit de lui qu’il a inventé un nouveau genre : le journalisme subjectif. Ce n’est pas tout à fait vrai, Joseph Kessel, Albert Londres et ses collègues de Combat, notamment Albert Camus et Pascal Pia (qui signe la préface de l’ouvrage) étaient déjà passés maîtres du genre. Non, ce qui était, et demeure, plus intéressant que tout, c’est le regard unique de Calet, sa touche personnelle. On a rarement observé des êtres à hauteur d’homme comme le faisait si bien l’auteur de Monsieur Paul. Les premières chroniques sont rédigées à la fin de la guerre –on pouvait les lire dans Combat. Dans celle qui ouvre le recueil titrée « Je vous amène Couillard… », Calet parle d’une gueule cassée (des gueules cassées rendues célèbres des décennies plus tard dans le roman de Marc Dugain, La Chambre des officiers). Henri Calet écrit : « Vous verrez Couillard Émile, vous verrez sa gueule cassée, déformée, couturée, cicatrisée. Vous verrez ce trou qu’il a dans le lobe de l’oreille. Vous verrez qu’il est demeuré aussi blagueur qu’avant : dans ce trou, il glisse ou un bout de crayon, ou une cigarette dans le dessein de faire rire son monde. » En quelques lignes, avec cet art de la concision que seuls les grands écrivains et nouvellistes sont capables de déployer, Henri Calet réussit à brosser un portrait et sa psychologie, à expliquer un contexte historique, à monter un décor... Il réussit, surtout, à émouvoir sans pathos. A toucher juste. Un autre article avait eu un grand impact lors de sa publication, en janvier 1945. Dans « Cette cigarette américaine », l’auteur se faisait chroniqueur judiciaire en rendant compte d’un conseil de guerre siégeant au sein d’un tribunal américain à Paris. Le jugement concernait deux officiers et 182 soldats inculpés de vol de cigarettes. C’est incroyable, Calet rend compte de tout avec son petit stylo : la voix basse, l’ambiance, la lumière, le trouble. Tout, et même ce que l’on ne voit pas : « On eût pris les accusés pour des témoins plutôt. La détresse qui ne pouvait pas ne pas être là se tenait bien cachée. Au fond des yeux, peut-être ». La sentence est d’autant plus cruelle qu’elle est annoncée avec sécheresse : cinquante ans de prison pour le premier soldat, quarante-cinq ans au deuxième, quarante ans au troisième… Calet a bien compris que pour donner de la puissance aux histoires, il n’est point besoin d’emphase ou de grands mots. La simplicité est plus forte. L’article en question aura un retentissement tel que l’ambassade américaine agira pour atténuer ces peines disproportionnées. J’ai aimé toutes les chroniques de ce Contre l’oubli –de véritables leçons d’écriture-, mais j’ai un penchant particulier pour « Madame Ravensbrück » et « Hôtel Lutétia » (chroniques rédigées en mai 1945), la première évoque une rescapée de la déportation qui cherche son mari ; la deuxième ravive le souvenir de ces hommes et de ces femmes qui ont échappé à l’enfer d’Auschwitz ou de Dachau et se retrouvent boulevard Raspail : « C’est là qu’ils restent en attendant que la force reviennent en eux ; c’est là qu’on tâche de leur faire retrouver le goût de la vie qu’ils ont oublié pour longtemps. » Je voudrais terminer par quelques phrases qui ne figurent pas dans ce recueil, mais qui en disent long sur Henri Calet. C’est lui qui, quelques jours avant de mourir, a écrit sur son carnet,  ces mots : « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » Mohammed Aïssaoui  

 

Contre l’oubli est publié aux Cahiers Rouges dans l’édition de poche de Grasset. 210 pages, 8,60 €,