Les Ensablés - “Dan Yack“ de Blaise Cendrars (1887-1961)

Les ensablés - 20.12.2015

Livre - Aderhold - Cendrars - Dan Yack


Il faut lire Cendrars. Prendre le temps de le lire.

Poète, romancier, journaliste, bourlingueur, l’écrivain suisse qui perdit sa main gauche lors de la Première Guerre mondiale n’a cessé tout au long de son œuvre de se confronter, se coltiner avec le nouveau Dieu des hommes, né avec la révolution industrielle, la modernité.

 

Par Carl Aderhold

 

Tout à la fois acteur et spectateur, à la charnière du modèle de l’artiste élaboré au XIXe siècle, retiré, en marge de la société et de celui qui naît au cours du XXe siècle, l’artiste engagé dans sa réalité, Cendrars a tenté sa vie entière de surmonter cette contradiction et de répondre ou du moins de prendre à bras le corps cette question cruciale qui se pose aujourd’hui encore à l’écrivain comme au lecteur : quelle est notre place dans cette modernité, pris que nous sommes entre une réalité qui, tout à la fois, nous insuffle une force sans précédent et nous aspire dans l’action, action détruisant toute vie spirituelle dont la contemplation est porteuse? Être au monde ou s’en retirer, agir ou contempler, c’est tout le dilemme de l’homme moderne.

 

Lorsque paraît Le Plan de l’aiguille puis Les Confessions de Dan Yack en 1929, qu’il réunira en 1946 sous le titre Dan Yack, Blaise Cendrars, de son vrai nom Frédéric Sauser, a 42 ans. Il est surtout connu pour sa poésie (Les pâques à New York, La Prose du Transsibérien, Kodak…). Il a déjà publié deux romans importants, L’Or (1925) et Moravagine (1926).

 

Mais c’est véritablement avec Dan Yack que Cendrars parvient à mettre en scène la question qui hante toute son œuvre : « la transformation profonde de l’homme aujourd’hui. »

 

Les bouleversements techniques, scientifiques, philosophiques qui marquent les années 1900 provoquent chez nombre d’artistes une fièvre créatrice, une interrogation sur comment l’art peut rendre compte de ses bouleversements, les prendre en compte aussi. Comme nombre d’écrivains de sa génération, Cendrars a connu l’apparition de l’automobile, de l’aviation, de la radio, du cinéma… Il est fasciné par la vitesse, la force prise soudain par la réalité qui semble donner à l’homme une puissance sans limite. Il s’en fait d’abord le chantre dans sa poésie. Il semble particulièrement frappé par la fin des terra incognita. Les grandes expéditions en Afrique comme en Asie qui ont lieu entre les années 1880 et 1911 (avec la conquête des pôles) marquent en effet la disparition sur les cartes des régions inconnues. La fin des ailleurs qui ont nourri l’imagination de tant d’aventuriers, d’écrivains. Cendrars est un globe-trotter, un voyageur infatigable, et quand la réalité n’est plus suffisamment poétique, il invente, affabule diront ces détracteurs. Pauvres huissiers qui assignent le poète à sa chronologie, pointent et vétillent. Comme le dit Dan Yack, « j’ai passé la nuit à chercher qui j’aurais bien voulu être dans les différents pays du monde. J’aurais beaucoup voulu être ». La modernité pour Cendrars est toute entière dans ce don d’ubiquité, de simultanéité qu’elle procure à l’homme.

 

Cendrars n’est pas un simple féal de ces bouleversements. Il est tiraillé entre l’action nietzschéenne comme en témoigne sa conception de l’écriture (« Écrire, c’est abdiquer ») et le retrait pascalien – il a choisi le prénom de Pascal pour son pseudonyme. En lui, le déchirement entre le gain et la perte que provoque cette transformation, moderne et antimoderne à la façon d’un Baudelaire. Le traumatisme de la Première Guerre mondiale vient renforcer cette inquiétude.

 

Profondément amoureux de la France, ce Suisse s’engage dans la Légion étrangère. Dans J’ai tué (1918), il livre un pamphlet violent contre la guerre, à laquelle toute la modernité et sa fièvre mécanique auraient abouti, renvoyant l’homme à la plus primaire des sauvageries : « J’ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, le gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l'homme, mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci, je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre. »

 

La modernité désenchantée, la question se pose désormais de savoir quelle est la place de l’homme dans ce monde. Dan Yack commencé en 1917 tente de dresser le portrait de cet homme qui n’a jamais eu autant de puissance et qui dans le même temps est sur le point d’être dépassé par elle, de perdre aussi toute poésie. Car tout le paradoxe de la modernité est là : à la fois elle suscite la poésie en rendant accessible les rêves les plus anciens de l’humanité et elle en ôte le merveilleux comme on vide un poisson.

Dan Yack est l’archétype de cette contradiction.

 

Le héros de ces deux courts romans est un jeune Anglais richissime qui, suite à un chagrin d’amour, décide de quitter son existence de fêtes et de débauches pour rejoindre l’île de Struge, dans l’Antarctique. Il propose à trois artistes rencontrés lors d’une virée alcoolisée à Saint-Pétersbourg de l’accompagner. Ces trois artistes se plaignant de ne pouvoir réaliser leur œuvre faute de moyens financiers acceptent sa proposition : pendant un an ils partageront son isolement sur l’île pour mener à bien leur chef-d’œuvre.

 

modigliani_portrait_blaise_cendrars_1918

portrait de Blaise Cendrars, par Modigliani - domaine public

 

 

« J'ai voulu dans Dan Yack intérioriser cette vue de l'esprit (que lui impose cet aphorisme de Schopenhauer, "Le monde est ma représentation"), intérioriser cette vue de l'esprit, ce qui est une conception pessimiste; puis l'extérioriser, ce qui est une action optimiste », explique Blaise Cendrars. « Systole, diastole. Les deux pôles de l'existence. Outside-in, inside-out : les deux temps du mouvement mécanique. Contraction, dilatation, respiration de l'univers, le principe de la vie. »

 

Les trois artistes connaissent une fin tragique, symbole de cet art qui ne peut plus exister en circuit fermé, en marge complète de son temps, de son monde. Dan Yack, force de vie brute, qui a emmené avec lui pour supporter la solitude « une pleine cargaison de rouleaux et de disques », écoute simultanément sur ses différents phonographes « les cris des foules, des applaudissements, des milliers de voix, des trompettes, le brouhaha des cortèges, un million de pas traînards ».

 

Ce que décrit Cendrars, c’est à la fois la mort d’un art suranné, d’où le réel est absent comme masqué – est art ce qui en efface la trace grossière – pour faire sienne la naissance d’une poésie de la réalité. La modernité est porteuse en elle-même, pour qui sait l’entendre, d’un merveilleux tout aussi puissant.

 

Cendrars a de tout temps été fasciné par les aventuriers, qu’ils soient gangsters, soldats de cause perdues ou bien capitaine d’industrie. Ces derniers en particulier connaissent la magie du chiffre. Cendrars aimait rappeler que son livre de chevet était un horaire des chemins de fer suisses. Il y a chez Dan Yack, comme chez Jean Galmot, le héros de Rhum, qu’il écrira un an plus tard, la même énergie poétique à transformer la matière, à en extraire, en produire des ressources, de l’argent, la même soif de bâtir des empires, aussi puissants qu’éphémères. Au bout d’un an de retraite dans cette île, Dan Yack fonde une ville en Antarctique, Community-City dédiée à l’exploitation de la baleine sous toutes ses formes. Confronté à une nature hostile (les pages consacrées à la tempête, aux glaces, sont d’une force incroyable, on sent ses phrases s’embacler tels des icebergs détachés de la banquise et dérivants dans l’océan), l’homme est tout à la fois le jouet des éléments et le dompteur, recréant à son tour une nouvelle réalité qui se substitue à la nature.

 

À Moby Dick qui fait du cétacé et de sa chasse par le capitaine Achab, un symbole de la lutte entre le Bien et le Mal, Cendrars oppose une vision de la baleine, réduite à son exploitation commerciale, tous les morceaux de l’animal pouvant être transformés, utilisés pour les usages des hommes. Le déplacement est d’importance. La mort du symbolisme ne signifie pas la mort de la poésie qui, d’abstraite et plaquée sur le réel, surgit au contraire de ce réel, toute entière portée par l’action, le mouvement de ces hommes qui créent de toutes pièces, une ville, une communauté, dédiée à l’exploitation des grands cachalots. L’urgence, la vitesse, le surgissement qui fait de son héros un demi dieu capable de refaire le monde est au cœur de ce nouveau merveilleux.

 

Le second volume commence de la même façon. Dès l’exergue, Cendrars place son roman sous le signe de la modernité technique. « Quand les pages d’un livre seront-elles sonores ? Pauvres poètes, travaillons. Cette Deuxième Partie a été parlée au Dictaphone ; elle n’a pas été écrite. Quel dommage qu’on n’entende pas la voix de Dan Yack entre ces pages. »

 

Revenu dans le monde, Dan Yack prend part à la Première Guerre mondiale, tombe amoureux de Mireille, une jeune fille pour laquelle il achète des studios de cinéma afin qu’elle puisse être actrice. Elle meurt d’une maladie soudaine. Dan Yack se réfugie dans son chalet à Chamonix et fait le récit de cet amour, entrecoupé par les carnets de sa femme défunte qui donne en quelque sorte sa version.

 

Le génie de Cendrars tient tout entier dans ce double mouvement, présence, retrait du monde, systole, diastole, et dans la tension qui les anime.

Dan Yack tout à la fois un grand roman d’aventure, un recueil de poésie, un récit d’initiation, la description d’une chute et sa rédemption, et un hymne à l’imagination.

Cendrars nous invite à réenchanter ce monde dont nous acharnons depuis des décennies à extraire la substantifique moelle.

 

Pauvres hommes qu’attendons-nous pour répondre à son appel ?