Les Ensablés - "Dans la Russie des soviets", Albert Londres

Les ensablés - 02.06.2019

Livre - Guichard-Roche - Albert Londres - Russie soviets


Le Grand Palais présente actuellement une superbe exposition Rouge, art et utopie au pays des soviets. De l’espoir d’une société nouvelle suscitée par la révolution d’Octobre 1917 à la mort de Staline en 1953, le visiteur assiste au foisonnement des multiples groupes artistiques dans les années 20 et à la prise en charge croissante des arts par l’Etat. Parcourant d’un regard rapide l’étalage de bouquins proposés par la boutique de l’exposition, j'ai été attirée par un petit livre d’Albert Londres Dans la Russie au pays des soviets. La quatrième de couverture a suscité ma curiosité en découvrant qu’il s’agissait d’un reportage sur le voyage effectué  par l’auteur en 1920 dans la Russie des soviets. J'ai repensé aussitôt aux récits de Duhamel, Durtain et Béraud réunis il y a cinq ans dans Les écrivains français à Moscou dans les années 20. Dans ce cadre, le témoignage d'Albert Londres qui n'est pas encore un ensablé (pour combien de temps encore) apporte à ces derniers un autre éclairage qui ne peut que nous enrichir, et vous encourager à aller voir l'exposition Rouge.
Par Elisabeth Guichard-Roche
 


 
L’ouvrage d’une centaine de pages réunit une série d’articles publiés dans L’Excelcior en Avril et Mai 1920. Ils ont été réédités en 2014 dans la Collection Arlea poche.
Les premières pages relatant le voyage, que dis-je le périple entre Paris et Petrograd (Saint Pétersbourg) rappellent les  écrits de Durtain et Béraud : six jours de chemin de fer de Berlin à Reval ( Tallin, Estonie). Mes pauvres et chères côte, laissez-moi aujourd’hui vous demander pardon. Au total, un périple de 52 jours passant par Berlin, Reval, Copenhague, Helsingfors (Helsinki, Finlande) à la recherche du contact à même de délivrer le précieux sésame pour entrer en Russie soviétique.
J’attendais la réponse de Lénine. Un courrier diplomatique avait emporté ma demande.
Avec un passeport de 85 cm fort de 17 visas, Londres obtient enfin le 18ème, celui de la RSFSR (République socialiste fédérative des soviets russes. Cela c’est son petit nom. Son nom de famille est : dictature du prolétariat). La dernière étape à Terioki  (station balnéaire à une cinquantaine de km de Saint-Petersbourg, à l’époque en Finlande) avant de pénétrer en territoire soviétique fait craindre le pire pour la suite du voyage. Lorsque l’auteur annonce en effet  qu’il ne revient pas de Petrograd mais qu’il y va, les clients de l’auberge se précipitent pour lui trouver un lit, faire du feu et surtout constituer un énorme colis de provisions. L’arrivée à Petrograd confirme les craintes.
On dit que c’est une ville assassinée, ce n‘est pas assez : c’est une ville assassinée depuis deux ans et laissée là sans sépulture, et qui maintenant se décompose.
300 000 habitants ont succombé au typhus, des façades salies et souillés dont les portes principales sont condamnées, plus de magasins, les 700 000 habitants (contre 2 millions en 1914) n’ont plus d’autre but dans l’existence que la recherche immédiate de la pâture. Affamé, pour conquérir une maigre proie qui le soutiendra encore, chacun traîne péniblement ses pas à travers sa déchéance.
 
La succession d’articles met en évidence le désir d’analyser la situation du pays et comprendre la finalité du régime soviétique. Le journaliste ne ménage pas ses efforts : séjour à Pétrograd et Moscou, entretiens avec de hauts dignitaires soviétiques (Tchitcherine Commissaire aux affaires étrangères, Krassikoff Commissaire à la justice, le commissaire aux finances, Gorki…). Rien n’y fait, Albert Londres ne parvient pas comprendre ni à surmonter ses préjugés. Il livre ses impressions à chaud, ses réflexions où se mêlent ironie, aberration et sordide. Le voyage est à la fois pesant et plaisant. L’approche diffère de la démarche  quasi-scientifique des médecins Duhamel et Durtain. Elle rappelle le reportage de Béraud  (un ami lyonnais et journaliste) sans toutefois tomber dans l’exagération parfois caricaturale de ce dernier. Le récit conduit le lecteur à la découverte d’une succession de tableaux  qui font échos aux 400 œuvres de l’exposition et aux lectures antérieures.  Exercice délicat sur un texte aussi bref, voici quelques illustrations en guise d’amuse-bouche.

L’hôtel Métropole à Moscou est une saisissante image de la pensée bolchevique. C’était jadis un palace à six cent chambres, c’est aujourd’hui un caravansérail à six cent niches.

Le marxisme : Avez-vous lu Le Capital de Karl Marx ? C’est indigeste. Cela vous conduira immédiatement  dans une ville d’eaux pour une cure d’estomac ; mais si par hasard vous avez un estomac d’autruche, avalez cette brique communiste.

Le rôle de Lénine. Lénine n’est pas un inventeur, c’est un adaptateur. C’est un expérimentateur. Vous voyez qu’il y a loin de cette figure de prédateur de laboratoire social à celle d’un bandit. Ce n’est pas un poignard entre les dents qu’il faut le représenter, mais vêtu d’une blouse blanche de chercheur et une éprouvette (rouge, bien entendu) entre les mains.
L’utopie post- Révolution d’Octobre : Lénine, Trotski et leurs gens font l’effet d’hommes qui construiraient un gigantesque escalier pour grimper dans la lune. Combien faudra-t-il travailler de temps ? Combien comptera-t-il de marches  ?

La suppression de l’argent vue par le Commissaire aux finances. C’est notre pensée maîtresse, celle qui guide toutes nos actions dans l’ordre matériel. Ainsi, pour mon compte, je n’ai pas de plus grande joie que de voir le rouble, chaque jour, dégringoler. Vous avez pu remarquer la fantaisie qui règne dans nos coupures : le billet de soixante roubles a l’aspect d’un timbre sans aucune importance, tandis que celui de vingt-cinq est plus cossu. Notre nouveau petit billet de mille à tout l’air de valoir cinquante kopecks. Ne croyez pas que cela soit hasard ou maladresse, c’est voulu. C’est pour que l’homme s’habitue à dédaigner ces signes extérieurs du méprisable capital individuel.

La collectivisation des terres. Lénine règne sur toute la Russie, excepté sur cent millions de paysans. « Prenez la terre, elles est à vous »leur a-t-il dit. Les paysans l’ont prise et ils étaient bien contents. Cela ne dura pas. Lénine, par oubli, n’avait pas terminé sa phrase …Il ajouta donc un beau jour : « Elle est à vous, mais son produit sera à l’Etat ».Bien ! Fit le paysan, alors elle ne produira rien.
 
Lecteur des Ensablés, cette période de l’histoire russe a profondément marqué nombre d’écrivains français entre deux guerres, vous avez jusqu’au 1er Juillet pour aller voir Rouge et tout le temps qu’il vous faut pour lire ces textes d’Albert Londres. Scripta manent.
 
Albert Londres commence sa carrière de journaliste en 1906 au Matin. Réformé pour raison de santé, il couvre le premier conflit mondial en tant que correspondant de guerre. Grand reporter dans les années 20, il va sillonner le monde et couvrir le scandale du bagne de Cayenne, la condition des aliénés dans les asiles psychiatriques, la traite des blanches en Argentine, la traite des noirs au Congo et au Sénégal, les pêcheurs de perles de Djibouti, les terroristes dans les Balkans…. Il meurt, en Mai 1932,  dans le naufrage du Georges Philippar au retour d’un reportage en Chine. Le prix Albert Londres est créé en 1933  et récompense, à la date anniversaire de sa mort,  le meilleur reporter de l’année.
 


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