Les Ensablés - De Gide à Marguerite Audoux: petite histoire littéraire

Les ensablés - 30.03.2013

Livre - Bel - Gide - Audoux


Jules dînait avec André dans un bistro. Avec le vin, la conversation était devenue plus intime. Jules racontait son histoire. André l'écoutait avec attention. Pour les écrivains, tous les récits sont bon à prendre. Méfiez-vous lorsque vous parlez à quelqu'un qui écrit.

 

Par Hervé Bel

 

Au Bistro, Jean Béraud

Au Bistro, Jean Béraud

 

L'histoire que raconte Jules commence en 1902 devant un guichet de la Compagnie des chemins de fer de l'est, place Saint-Sulpice. Jules travaille au guichet. Une jeune fille a pris l'habitude de venir le voir, Yvonne, dont la beauté l'a frappé. Elle est petite, fine, avec un visage triste, des yeux mélancoliques, "d'un azur indéfinissable" dit-il à André, des yeux qui donnent envie de consoler. Il la regarde, il l'aime déjà sans la connaître.

 

Ou plutôt non, il croit la connaître. C'est cela l'amour spontané, une fausse reconnaissance, une méprise fondée sur une figure attendue, désirée, enfin faite de chair et d'os, mais qui ne correspond en rien avec ce qu'elle suggère; et lorsqu'on s'en rend compte, il est trop tard et l'on souffre, parce qu'il est impossible d'ajuster le visage aimé et l'esprit qui l'anime.

 

Yvonne semble honnête, douce. Elle est couturière et travaille avec sa tante qui l'a élevée dans un minuscule appartement. Commence une idylle raisonnable. Lui, écrivain, est fou d'elle. Peut-être croit-il avoir trouvé sa muse. Yvonne, cependant, est étrange. Régulièrement, elle disparaît puis reparaît sans qu'elle lui révèle quoi que ce soit de ses occupations occultes. Lui a tenté de l'interroger, de percer le mystère, toujours en vain: il se heurte à l'opacité de ce visage magnifique. Un jour, comme il se promène, il l'aperçoit, il la reconnaît à sa démarche, au petit chapeau qu'il porte. Elle marche vite, pressée. Plutôt que de la rattraper, il décide de la suivre, de découvrir cette part de vie qui lui échappe.

 

D'un pas assuré, elle se dirige rue de Venise, rendez-vous de la prostitution parisienne, un de ces lieux que Charles-Louis Philippe a décrit dans ce terrible roman sur la syphilis et la prostitution qu'est Bubu de Montparnasse. Soudain, Jules la perd de vue. Il comprend qu'elle doit être entrée dans quelque café mal famé, pire un hôtel. Il ne se fait plus d'illusion: c'est une prostituée. Mais il l'aime, il est désespéré, il veut la sauver. Illusion habituelle de l'amour que l'on croit salvateur. L'amour ne sauve jamais l'autre.

 

Pendant deux années, Jules va souffrir, tandis qu'Yvonne dépérit. Pourquoi fait-elle cela? Elle n'a pas dix-huit ans! C'est à se briser la tête contre un mur. Alors, comme Yvonne disparaît de plus en plus souvent, il décide d'aller voir la tante d'Yvonne, la couturière afin de comprendre, et qui sait? de trouver un moyen de tirer la jeune fille d'affaire. Il va frapper à sa porte. Une femme ouvre. Une femme mûre, de dix ans plus âgé que lui, aux formes généreuses, dont le visage, peut-être plus harmonieux que celui de la nièce, est d'une noblesse et d'une douceur merveilleuses... Et il tombe amoureux d'elle, un amour mille fois plus fort que le précédent. Et cette fois, le visage est conforme à l'être. Il va vivre avec elle pendant dix ans et la quittera pour une jeunette qu'il épousera, pour avoir des enfants. La tante, tout autant que Jules, ne sait pas comment faire pour sauver Yvonne. Ils ne la sauveront pas. Yvonne meurt à l'âge de vingt-six ans.

 

Marguerite Audoux

Marguerite Audoux

 

Cette tante, c'est Marguerite Audoux. Un jour, Jules découvre dans un tiroir un manuscrit intitulé "Marie-Claire", le récit d'une vie d'une petite bergère devenue couturière. La lecture le bouleverse. Il en parle à son ami Charles-Louis Philippe, futur créateur, avec Gide, de la NRF puis à un certain Jourdain. Je ne sais pas trop lequel des deux communique "Marie-Claire" à Octave Mirbeau. Mais le fait est que Mirbeau, quoique réticent au départ, lit le manuscrit et est estomaqué. Incroyable mais vrai: le roman est un chef-d’œuvre. Philippe a corrigé les fautes de grammaire et d'orthographe, car Marguerite Audoux, orpheline, a peu d'éducation. Mais le style, la construction, l'histoire sont bien d'elle. Mirbeau lui fera obtenir le prix Femina.

 

Telle est l'histoire que Jules Iehl raconte à André Gide. Gide est à son tour bouleversé. Dans sa biographie "André Gide, l'inquiéteur" parue en 2011 chez Flammarion, Frank Lestringant raconte que Gide demande à Iehl: "Mais que n'écrivez-vous tout cela? Tel que vous venez de me le dire" (page 465). Mais Iehl, personne délicate et sensible qui renonça par la suite à écrire, a cette réponse étonnante: "Je ne peux écrire une histoire, que lorsque j'en suis tout absent." Alors Gide, enthousiaste, décide de reprendre à son compte l'histoire de Iehl. Il en fera une courte nouvelle "Le récit de Michel" qu'on peut trouver dans les œuvres complètes de la Pléiade. Il y fait un travail de romancier, change quelques événements, les noms, mais l'histoire est bien la même. Il n'ira pas plus loin. Je ne pouvais m'empêcher, chers lecteurs, de vous faire connaître cette petite histoire, une toute petite pièce de l'immense puzzle qu'est l'histoire littéraire de nos ensablés.

 

Hervé Bel - Mars 2013