Les Ensablés - De l'enfant corrompu à l'homme: "L'enfant de choeur", de Etiemble

Les ensablés - 05.06.2011

Livre - Bel - Etiemble - Enfant de choeur


Etiemble (quelle sonorité étrange que ce nom!) est surtout connu comme sinologue, mais c'est aussi un romancier qui n'écrivit pas assez de romans, hélas. En 1937, il en a publié un, très particulier, intitulé l'enfant de chœur, moderne par son audace, le choix des mots, les tournures, par le propos lui-même qui ne souffre aucune ellipse. Tout est dit, même si certains passages sont pénibles, puisque le thème sous-jacent, que l'on sent très vite poindre, est l'inceste.

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Le héros, André, a douze ans, on le suivra durant toute sa scolarité, jusqu'à cet âge où l'adolescent n'est plus; à la place un jeune homme, pur, intelligent. Mais entre ces deux états, que de métamorphoses, de pensées obscènes, de bêtises! Etiemble va les suivre avec la minutie d'un Fabre décrivant le comportement du Sphex. Sa mère est une veuve inconsolable, couturière de son état, madame Steindel qui a réussi, réussite certaine puisqu'elle possède un atelier. Des femmes y travaillent. Lorsqu'il rentre de pension, l'enfant s'attarde en leur compagnie. Lulu, en particulier, à peine plus âgée que lui, déjà formée, et qui le trouble. André s'enhardit jusqu'à saisir le bras de l'apprentie (...) La chair cédait sous les doigts (...) Une douceur lascive, d'autant plus insinuante que Lulu ne se doutait pas de l'effet produit par sa voix, se glissait dans le cœur d'André.

 

 

Il est d'autant plus sensible à la féminité qu'il est en pension, une école religieuse, en compagnie de garçons de son âge ou plus âgés. Ce monde est une étuve. On n'y parle que de femmes, en des termes vulgaires. C'est le premier contact d'André avec la corruption, le mépris de la femme. Il ne comprend d'abord pas les plaisanteries. Les autres se moquent, c'est un "bleusaille". Il n'aura de cesse de ne plus l'être. Il apprend les mots, assimile ce qu'ils signifient. Le mot appelle la chose. Il a envie de voir, de savoir. Il se rend compte que sa mère est une femme. A son camarade Bonneau, il dit: Ma mère aussi -je l'ai vue- elle en a... du poil. Oui, après tout, c'est peut-être cela "être une grande personne"... avoir trois touffes noires sur la peau et faire ce que les petits appellent "saloperies" (...) grandir, ça doit être, par ses propres moyens, découvrir ce que les autres ont trouvé de leur côté.

 

 

"Par ses propres moyens", dit André. Il quête, observe, se caresse, caresse aussi, dans la promiscuité de la pension, d'autres garçons. Tout se passe dans la nuit, dans les couloirs sombres, dans les chuchotements.On songe à Rimbaud, Tout le jour il suait d’obéissance ; très Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies. Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies, En passant il tirait la langue, les deux poings...   Et pourtant, il rêve d'amour, d'une jeune fille. Un jour, il la voit, enfin il croit la voir. C'est elle, Laurence. Il l'aimera. Mais la mère veille. En prenant de l'âge, avec son ventre qui tourne à la gélatine, ses jambes gagnées par les varices, la mère frustrée ne supporte pas les velléités d'indépendance de son fils pour qui, ne cesse-t-elle de dire, elle s'est sacrifiée. Laurence écrit une lettre à André, le préfet la découvre, alerte la mère. C'est le drame. Il ne pourra plus la voir. La mère le lui dit. Il deviendrait stupide, obsédé, s'il ne rencontrait pas un prêtre étonnamment compréhensif. Le roman d'Etiemble n'est pas un brulot contre les curés. Il se moque de leur enseignement, de leur petitesse d'esprit qui rend l'enseignement décalé, leur bibliothèque un océan de niaiseries, qui donne à André le goût pour les livres interdits... Mais il y a aussi ce prêtre qui le sauve, qui lui apprend que l'amour n'est pas une saleté. Cette objectivité donne au texte cette impression de vérité. Vois comme l'existence est facile désormais! Tu aimes une jeune fille. Il faut l'aimer. Le Christ est mort pour l'amour. Tous les amours: celui des malheureux et celui des femmes: des cœurs tristes, des corps desséchés, des esprits aigris par l'erreur de saint Paul ont voulu prohiber le jeu des corps. Jésus acceptait les tendresses de Madeleine, car il descendit parmi nous afin d'éprouver nos désirs.

 

 

André voit Laurence grâce au prêtre. Instants de bonheur, de pureté, d'amour. Mais la fille a des désirs. Lui l'aime tant, qu'il ne sait pas y céder. Elle finira par se lasser, tout comme lui, tandis que la mère, constatant que l'enfant devient un jeune homme et ressemble de plus en plus à son père, éprouve pour lui des sentiments qui se dérèglent. Elle tombe malade (je laisse le lecteur découvrir de quelle maladie) et oblige son fils à la soigner. André voit son intimité; et lui qui en était si curieux, s'en détourne, un peu dégoûté. Mais d'avoir été vue nue, sexe ouvert, la mère croit son fils pareil au père. La suite se devine. Mais là encore, Etiemble surprend. André se remettra de l'inceste, et d'autre chose plus grave encore. De cette chute, naîtra le jeune homme. Oui, lisez ce roman injustement oublié, dont le ton annonce L'apprenti de Guérin. Pour ma part, je vais m'attaquer à Peaux de couleuvres d'Etiemble. Autre grand roman, il semblerait.

 

Juin 2014 - Hervé BEL