Les Ensablés - "Derrière l'abattoir" d'Albert-Jean (1892-1975)

Les ensablés - 24.02.2019

Livre - Bel - Albert-Jean - Derrière l'abattoir


De la Grande Guerre dont on vient de commémorer le centenaire, on évoque les tranchées, les soldats poivrés d’obus, les taxis de la Marne, les chars de l’année 18. Bref, les combats atroces qui se déroulèrent sur les champs lunaires de Champagne ou de la Somme, cet « abattoir international » comme l’appelle Bardamu dans Voyage au bout de la nuit (1933). La littérature avec Dorgelès, Chevallier, Martin-du-Gard, Genevoix, Galtier-Boissière, et tant d’autres, a décrit cet horrible massacre qui coûta entre 1.4 et 1.6 millions d’hommes à la France. Mais aujourd’hui, paraît un texte qui révèle un autre aspect peu reluisant des coulisses de la der des der : ce qui s’est passé « Derrière l’abattoir », écrit par Albert-Jean, un bien ensablé celui-là, et qu’exhume l’Arbre Vengeur (toujours lui).
Par Hervé Bel


 
Comme le rappelle Eric Dussert dans son introduction, la grande faucheuse a si bien travaillé de 1914 à 1917 que la France doit à tout prix trouver de nouveaux soldats, si possible des solides, à défaut des moins bien portants, pour alimenter le feu de la guerre. Une loi est votée, celle du 20 février 1917, qui va permettre de "récupérer" des hommes qui ne sont pas en état de combattre, et que l'on va entasser sans soins dans des casernes, au mépris de toute humanité, afin de les vouer à de nébuleux travaux. Ces "récupérés", on les appellera les "fonds de tiroir".

Albert-Jean est passé par là. De son expérience, il a fait un roman "Derrière l'abattoir" (1923) qui, par sa crudité, son style que je qualifierai de "roboratif" tant les images sont riches, mérite la lecture. D'inspiration naturaliste, il évoque, comme on le verra, le brulôt "Sous-offs" qu'avait publié en 1889 Lucien Descaves, lequel, ce n'est pas un hasard, ne manqua pas de louer l'ouvrage de son cadet. Il écrira: (...) Si je n'aime pas beaucoup le titre du roman de M. Albert-Jean : Derrière l'abattoir, j'en aime l'âpre accent et le style soigné (extrait cité par l'Alamblog)

Albert-Jean l'indique dans sa préface: "J'ai décrit sans ménagement les tortures d'une certaine catégorie de soldats, durant la guerre, parce que le destin m'a fait témoin de cette misère-là." Plutôt qu'une enquête, Albert-Jean préfère écrire un roman, moins fastidieux à lire sans doute, et surtout plus éloquent. Et le moins que l'on puisse dire, c'est très réussi.

Histoire fort simple. Lucien Meillan, docteur en droit et gérant d'immeubles, est rappelé par l'armée et réexaminé. En dépit d'une complexion fragile, il est incorporé à la suite d'une visite médicale des plus sommaires. Il lui faudra alors subir son martyre, avec tous les autres "récupérés" de la chambrée. Michonnet: "maigre dos voûté et une poitrine creuse, réceptacle de poumons pourris, une figure trop fine, et des yeux qui criaient grâce à tous les pas". Pointe: "une manière de géant, à tête d'oiseau, qu'une formidable moustache rousse semblait tirer en avant. Les yeux ronds et glaireux, les oreilles plates, la lèvre inférieure pendante et vernie de salive étaient d'un crétin complet." Et encore Castel: "(il) bombait des yeux troubles sous un front bas et plissé. Il râpait, du dos de sa main, le gazon roussâtre qui salissait ses joues; et ses aisselles (...) émettaient des relents de vieille laine".
Il y en a encore d'autres, tous aussi pitoyables, monstrueux (comme cet homme à tête de poisson), victimes incapables de se défendre comme Meillan, ou bien bourreaux aussi, quoique victimes. On dirait la version littéraire du film de Tod Browning "Freaks".

Il n'y a pas vraiment d'intrigue. Le destin de Meillan (prévisible) est l'occasion de connaître celui de milliers d'hommes brisés par la cruauté tranquille de l'Etat. Le parti pris d'Albert-Jean est clair. Chez lui, toutes les choses sont affreuses et sales, et les hommes, officiers et sous-officiers, sont répugnants. C'est excessif, mais voulu, et l'effet littéraire se prolonge longtemps en nous... Et même le crépuscule est affreux dans ce monde militaire! "Dehors, le ciel était comme une plaie, plaquée de sang et filetée de pus verdâtre qu'étanchait peu à peu l'amas cotonneux des nuages accumulés."

La crasse est partout: "La pièce était noire et puante comme un puisard". Le soldat forcément sale: "Les manches du bourgeron de ce lampiste étaient si noires, si incrustées de suie délayée dans le pétrole qu'on eût dit de fausses manches de lustrine (...) Le bourgeron laissait deviner une peau blanche piquetée de puces."
Quant aux chambrées, il faut en lire la description qui évoque d'ailleurs celle de Descaves dans Sous-offs : "Quand il remonta, si cuirassé qu'il fût par dix mois de service contre le méphitisme de la chambrée, il s'avoua sur le seuil suffoqué par le triple extrait de vesses; de paille rouie et de caleçon de maître d'armes, qui fume au potron-minet, dans les cassolettes casernières." La filiation est évidente. Même manière stylée et pourtant brutale d'exprimer une réalité.

Les hommes sont méchants ou au mieux indifférents. Dans ce roman, il n'y a qu'un officier, pour essayer de sauver Meillan. Les autres, tout à leur vie, planqués eux-mêmes, s'en moquent. Les soldats, les victimes, sont dépeints sans aménité, cruellement. Bêtes, ils sont, et laids aussi.

Mais, au bout du compte, une espèce de beauté se dégage, en creux, de l'horreur quotidienne. Miracle de la littérature où la façon de dire vaut autant que l'objet dont on parle. C'est "la charogne" de Baudelaire, et c'est aussi "Derrière l'abattoir".

Albert-Jean a beaucoup écrit, des pièces de théâtre, des romans. On lira avec profit ce que nous en apprend Eric Dussert dans son introduction.
Hervé BEL février 2019.


Albert Jean – Derrière l’abattoir – L’arbre vengeur – 9791091504799 – 13 €


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