Les Ensablés - Des auteurs justement oubliés? le cas Danrit, de Alain Gillot

Les ensablés - 08.01.2012

Livre - Gillot - Danrit - Oubli


Alain Gillot, passionné de littérature et heureux possesseur d'une remarquable bibliothèque qui me fait rêver, nous propose aujourd'hui un article sur Danrit que je connaissais pour avoir publié un roman sur une tentative d'évasion de Napoléon à Sainte-Hélène. Je le remercie vivement pour sa contribution qui enrichit ce blog. Hervé Bel.

 

 

Il y a quelques jours Hervé Bel me parlait de la chronique « les ensablés » qu'il anime sur son site Internet et dans laquelle sont évoqués- le temps d'un article- des écrivains «injustement » oubliés. Je lui ai demandé pourquoi on n'y accueillait pas aussi des auteurs « justement »oubliés. Il a trouvé que ce serait une bonne idée et m'a demandé de lui citer quelques noms. Je lui en ai aussitôt donné deux ou trois, notamment celui du capitaine Danrit qui me semblait particulièrement représentatif de cette catégorie, je lui ai expliqué pourquoi et je me suis retrouvé pris au piège car il m'a mis au défi d'écrire un texte sur lui. C'est un pari difficile qu'il m'a proposé : sortir un écrivain de l'oubli- réputé mérité- dans lequel il repose en paix depuis près d'un siècle pour expliquer à des lecteurs qui ne le connaissent pas pourquoi la postérité a eu raison de l'oublier !

 

Ce qui m'a décidé à accepter cette gageure c'est qu'il m'a semblé intéressant d'essayer de comprendre pourquoi les raisons qui ont été à l'origine d'un succès- parfois considérable- que le public a accordé à un écrivain de son vivant sont souvent les mêmes que celles qui l'ont, après sa mort, plongé dans le néant et, le cas du capitaine Danrit m'a paru être un assez bon exemple de ce processus. Il est né en 1855.- En 1870 il n'était pas en âge de se battre. Traumatisé par l'humiliation de Sedan, il décide d'entrer dans l'armée pour contribuer au redressement de la France et à la préparation de l'inévitable guerre de revanche. Et, en 1916, le colonel Driant- Danrit, son pseudonyme littéraire, est l'anagramme de son nom- gendre du général Boulanger, trouvera une fin digne de son idéal en se faisant tuer, héroïquement, la canne à la main, à la tête de sa brigade de chasseurs à pieds au bois des Caures, à Verdun. Entre-temps, il aura consacré sa vie à écrire une oeuvre littéraire abondante- près de vingt cinq romans en trente ans- composée pour l'essentiel d'ouvrages d'inspiration patriotique, d'anticipations guerrières, politiques et mêmes géopolitiques.

 

Lorsqu'il commence à écrire, à la fin des années 80, les grandes puissances de l'époque viennent d'achever leurs conquêtes coloniales, il leur faut donc trouver d'autres exutoires à leurs volontés d'expansion et de domination. Danrit prophète lucide de malheurs annoncés ne voit autour de la France que des risques et des menaces. L'Allemagne est, bien entendu au premier rang de ses préoccupations et ses trois premiers romans- qui vont le rendre célèbre- regroupés sous le titre « la guerre de demain » décrivent ce que pourrait être l'affrontement aussi souhaité qu'il est redouté, qui nous permettra d'effacer la honte de 1870 et de récupérer l'Alsace et la Lorraine. Le premier « la guerre de forteresse »-c'est certainement un des meilleurs qu'il a écritraconte le siège du fort de Liouville, dans les Vosges, attaqué par surprise et les assauts terribles quʼil subit. Le second « la guerre en rase campagne » dans lequel s'illustre un régiment de zouaves, est centré sur le récit, remarquable, de la bataille de Neufchâteau qui oppose les armées des deux pays et comme celle de la Marne vingt cinq ans plus tard, permettra de sauver la France. Enfin le troisième « la guerre en ballon » préfigure l'importance du renseignement dans les guerres futures.

 

Mais Danrit ne s'est pas contenté d'imaginer ce que serait l'inévitable guerre contre les Allemands. Dix ans plus tard il règle ses comptes avec l'autre ennemi héréditaire- le plus ancien et le vrai pour beaucoup de Français : l'Angleterre, envers laquelle « l'incident » de Fachoda avait récemment ravivé une haine séculaire. C'est « la guerre fatale » autre œuvre majeure de notre auteur, qui voit la France, attaquée traîtreusement par la « perfide Albion », effacer Trafalgar et venger à la fois Napoléon et Jeanne dʼArc en envahissant l'île maudite. Pour réussir, enfin, à faire traverser la Manche à son armée sur des chalands automobiles-une préfiguration inversée du débarquement en Normandie avec soixante ans d'avance- un double cordon protecteur et invisible de sous-marins- une arme nouvelle et révolutionnaire à laquelle l'Angleterre n'a pas voulu croire- a été mis en place et envoie par le fond les cuirassés qui font l'orgueil de la Home fleet, réduisant ainsi cette puissance hégémonique à l'état piteux de « petite Bretagne ». L'imagination et les prémonitions du capitaine Danrit n'avaient pas de limites ; il n'est guère de scénario catastrophe qu'il n'ait étudié et prophétisé.

 

 

Le péril jaune et l'effondrement de la Russie et de l'Europe dans « l'invasion jaune ». Le réveil de l'islam et la montée de l'intégrisme dans « l'invasion noire » et même « la révolution de demain » qui voit le triomphe éphémère d'une dictature prolétarienne et marxiste. Les romans du capitaine Danrit ont connu, à l'époque de leur parution, un énorme succès populaire- il était lu dans tous les milieux- qu'on ne pourrait imaginer aujourd'hui et qui ne peut être comparé qu'à celui, légendaire, des Mystères de Paris, cinquante ans plus tôt. Comment ce phénomène s'explique-t-il ? La raison en est probablement que Danrit exprimait avec imagination et un grand sens dramatique les angoisses et les espoirs de ses concitoyens. Il leur offrait des revanches sur les défaites et les humiliations dont les avaient accablés leurs deux voisins et rivaux en leur donnant à rêver et à espérer. Là se trouve certainement la clé de ses triomphes : il aidait les Français à surmonter leurs paniques et leur crainte de l'avenir en écrivant des romans pour surmonter les siennes. Il leur rendait aussi leur fierté.

 

Le héros véritable des romans de Danrit est rarement un homme seul, il est collectif, c'est l'armée française, dont il voudrait faire la cheville ouvrière, le fondement nécessaire, d'un gouvernement fort tenant en laisse le système parlementaire dont il se méfie et jugulant les forces de l'argent- Anglais- qui à travers la Franc-maçonnerie, gouvernent la France et l'avilissent. Danrit avait une curiosité très vive à propos des inventions- le sous-marin en est un bon exemple- de nature à révolutionner les guerres de demain et une connaissance parfaite des progrès techniques et des armements dont il abreuve le lecteur auquel il ne fait jamais grâce d'aucun détail ce qui finit par être lassant. Il avait aussi l'habitude d'enjoliver ses récits avec des intrigues amoureuses dans lesquelles il semblait se complaire et qui sont bien dans l'esprit de son époque. Dans ces chastes épisodes romanesques, les jeunes filles sont des modèles de vertu et de pureté et les mères admirables de dévouement. Sa vision de l'amour est à ce point idéalisée et désincarnée qu'on en vient à se demander, lorsque l'enfant paraît, par quel miracle il a été conçu.

 

À ma connaissance, Danrit n'a pas eu de prédécesseur- il a créé un genre- mais a-t-il eu des successeurs ? Après réflexion, je ne lui en voit qu'un. C'est un lointain cousin d'Amérique, Tom Clancy qui, après le succès phénoménal de son premier roman « à la poursuite d'octobre rouge », a écrit à la fin du XXe siècle une série de récits d'inspiration patriotique qui exaltent la gloire des États-Unis, de son armée et de son peuple. S'appuyant comme ceux de Danrit sur une documentation technique exceptionnelle en matière d'armement- et aussi ennuyeuse - ils décrivent plusieurs conflits et l'ascension d'un ex marine, agent de la CIA qui deviendra président des États-Unis dans des circonstances aussi dramatiques quʼinattendues. Parions que cet émule tardif connaîtra le même sort que notre capitaine après avoir vendu de son vivant des millions d'exemplaires de ses romans.

 

Que reste-t-il aujourd'hui de l’œuvre de Danrit ? De beaux récits d'assauts et de batailles, des aventures sous-marines bien contées, un souffle épique et prophétique évident, ce n'est pas rien, mais ce n'est pas suffisant pour passer à la postérité. Ce qui a pu passionner ses lecteurs est indissolublement lié aux préoccupations et aux événements de son époque qu'il a su exprimer mais n'a pas réussi à transcender. Mais bon, il aura tout de même enchanté la jeunesse d'un certain nombre d'entre nous, comme les Pardaillans de Michel Zévaco ou les romans d'Alexandre Dumas, nous devons lui en garder une reconnaissance teintée de nostalgie.

 

Alain Gillot - Janvier 2012