Les Ensablés - "Edgar" de Henri Duvernois (1875-1937), considérations sur la tristesse et la légereté.

Les ensablés - 14.09.2013

Livre - Bel - Duvernois - légèreté


Le 16 mars 1931, André Gide écrit dans son journal: Ce soir, je trouve sur la table du salon de l'hôtel dans un supplément de l'Illustration de 1928 une nouvelle de Duvernois (...) Décidément, je n'ai pas à être confus d'avoir loué un auteur capable de pages aussi exquises. Quelle grâce et quelle netteté dans le dialogue! quelle fantaisie et quelle justesse de ton! et quel curieux mélange de cocasserie et de poésie! Gide, quelques années avant, avait lu "Edgar" (1919) de Henri Duvernois et en avait été ravi.

 

Par Hervé Bel

 

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Il ne m'en fallait pas plus pour me procurer ce curieux et délicieux roman que je viens de lire. Et je ne dirai pas mieux que Gide... Voilà un roman original, à la fois plein d'esprit, drôle, et cependant triste, poétique... Ce qui n'est pas facile. Il y a dans le ton une distance avec les personnages, et l'on sourit souvent, attendri, amusé. Il faut le faire et ce n'est pas donné à tout le monde. Que Gide, auteur de "Les caves du Vatican", ait aimé un tel texte n'a rien de surprenant... Comme l'écrit Duvernois dans "Edgar", pour définir sans doute son style: Quand on a adopté le ton de fantaisie, on s'y tient. Cela permet de donner aux sentiments et aux événements leur valeur exacte, sans exagération romanesque (p.103).  Exagération romanesque, c'est-à-dire trop en dire. L'humour comme l'ellipse dissimule souvent la tristesse pour mieux l'évoquer dans le cœur du lecteur. C'est cela le véritable art du roman.

 

Edgar commence comme un vaudeville, une pièce de Labiche, avec un oncle, M. Cordif, (l"oncle du héros) amouraché d'une femme Simone Delacruze plus jeune que lui, alanguie sur son fauteuil. Peu des descriptions, des dialogues de théâtre. Simone dit:  - Mais mon cerveau, Ferdinand, et mes besoins intellectuels? - Nous allons au théâtre, (répond le vieil oncle). - Ouf, leurs pièces!... (...) - Heureusement, j'ai autre chose... M. Cordif, qui marchait de long en large, s'arrêta, inquiet, et interrogea: - Autre chose? - Vous ne vous moquerez pas de moi? - A Dieu ne plaise! - Eh bien! j'écris. - Des lettres? - Mieux! - Un roman? - J'ai commencé par une nouvelle. - Il faut me montrer ça tout de suite (...) - (...) Oh, Ferdinand, votre main... Sentez... Mon cœur bat... J'ai écrit mon œuvre dans une espèce d'inconscience, des somnambulisme. Je ne suis pas responsable; cela s'est fait en dehors de moi. Lecture de la nouvelle par Madame Delacruze, un texte ampoulé, métaphorique en diable. Extase de M.Cordiff qui lui propose alors de rencontrer son neveu, homme de lettres: Un original, je vous préviens, ma chère amie.

 

On aurait pu croire que la belle Simone était l'héroïne de l'histoire, il n'est est rien: le héros du roman, c'est le neveu, Gabriel Chévetain, un personnage assez extraordinaire, comme on le verra, qu'on croit léger, au tout début, et qui se révèle au cours du roman, profond, sensible et bon, l'ange en quelque sorte, dont il porte le prénom (est-ce un hasard?). Il n'y aura pas de liaison crapuleuse entre Simone et Gabriel. Ce serait trop facile. L'histoire, ce sera l'amour de Gabriel pour Marie, une petite couturière courageuse, rencontrée par hasard. Un bel amour, au départ. Lui est tout ce qu'elle n'est pas. Il est un oiseau sur la branche, il travaille peu; elle, une fourmi, dévouée, amoureuse, et pour laquelle le lecteur, au départ, éprouve une préférence. Car Gabriel n'est pas fiable. Il est drôle, toujours, vêtu de costumes voyants, coiffé on ne sait comment. Il vit d'expédients. Dort encore chez ses parents ruinés qui ont pour lui une indulgence étonnante. Comme Marie.

 

Ils s'aiment, sans aucun doute, mais la vie est dure, et le roman décrit de façon subtile, lentement, le changement des êtres, en utilisant des styles différents (lettres, dialogues, aphorismes). Ce n'est pas Gabriel qui change, définitivement un enfant, mais Marie. Admiratif d'abord,  le sentiment de Marie change progressivement de nature: A partir de ce moment, elle devint pour lui plus tendre, presque maternelle, avec quelque chose en moins: la soumission, l'émotion, sans quoi le bonheur d'une femme est comme pâle et résigné. Gabriel ne travaille pas. Il aime trop Marie: En ce moment, tout ce qui n'est pas Marie m'est pensum, et il faut, sans doute, choisir entre vivre la vie et la décrire (p.92). Mais est-il possible de vivre sans travailler dès lors qu'on aime une femme, et que celle-ci, malgré tout, a besoin d'être protégée, soutenue? Il faut croire que oui, du moins au départ, lorsque lorsque la fantaisie est encore aux yeux énamourés, la preuve du génie, et non pas celle de la paresse.

 

Henri Duvernois, alias Schwabacher

Henri Duvernois, alias Schwabacher

 

Edgar" est le récit joyeux d'un amour malheureux. On le sait: les histoires d'amour finissent mal, en général. Et ce roman d'amour n'échappe pas à cette règle, sans que jamais cela ne tombe dans le drame. Toujours cette distance entre le narrateur et son héros, et la même distance du héros vis-à-vis de lui-même. Autour de Marie et de Gabriel, il y a les amis, la famille Chévetain, Thérèse, la cousine, belle et douce, dont on soupçonne l'amour qu'elle porte pour son cousin. On se dit: ces deux-là finiront ensemble... Non, la cousine épousera un homme riche, bon et gai, et sera heureuse, contrairement à ce qu'on attendait, tandis que Gabriel finalement abandonné par Marie sera longtemps malheureux (mais je ne peux pas tout dire, sauf à trop déflorer). Souvent, dans les romans écrits par les hommes, la femme est décevante et cruelle. Tôt ou tard, le matériel chez elle prend le dessus. L'admiration ne va plus vers le poète, mais vers l'homme d'affaires, celui qui assure la tranquillité d'esprit, et il en faut bien pour supporter de vieillir. Faut-il pour autant condamner ces femmes qui choisissent un jour ou l'autre de quitter le rêveur pour celui qui a bâti? Il y a peut-être dans ces récits, dissimulé sous de belles phrases, un dépit, une jalousie, une vengeance qui se cache sous le vernis de la littérature...

 

Il faut croire que beaucoup de romans ont été écrits à la suite de déceptions amoureuses, et ce n'est pas toujours très bon. Mais pour Duvernois, s'il a été quitté, il faut bénir celle qui le fit souffrir un jour. Le texte est riche de mots d'esprits, de trouvailles. J'aime bien: Elle est agréable à contempler. Elle a la perfection absolue des femmes que l'on connaît peu. J'avais rêvé d'elle, une nuit, cela vous confère une sorte de droit... La véritable jalousie manque d'objet. Elle a la violence aveugle d'un pressentiment. On introduit des paysages dans les romans pour que le lecteur exerce son habilité à sauter ces morceaux avant d'en avoir lu la première ligne. J'ai la pudeur de mes brouillons. Mes phrases sont encore en chemise.

 

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Henri Duvernois fut romancier et dramaturge. Il est le scénariste du film "Toi, c'est moi" adaptée de son opérette éponyme. On pourra regarder le film en cliquant ici. Il n'est pas impérissable, mais il a la joie de vie qu'on soupçonne dans Edgar, et c'est aussi dans ce film qu'on peut entendre Pauline Carton chanter: "Sous les palétuviers".

 

Hervé Bel