Les Ensablés - Georges Magnane (1907-1982): la littérature, le sport et la grande histoire peuvent faire bon ménage

Les ensablés - 06.09.2015

Livre - Bel - Magnane


Je ne sais pas si c'est la même chose pour vous, mais j'ai un préjugé tenace: un écrivain n'est pas un sportif. C'est un homme dont tous les efforts sont intellectuels. Quand il se détend, il fume, il boit, et hante les cafés plutôt que les stades. Je pense à Sartre, Baudelaire, Verlaine, tous ces gens qui marchaient d'une rue à l'autre, rien d'autre. Mais il est vrai qu'il y eut Prévost, Kessel, Montherlant, Morand... Aussi était-ce avec la plus vive méfiance que j'ai abordé le roman "Les hommes forts" d'un certain Georges Magnane, auteur d'une quinzaine de romans, traducteur émérite des grands Américains, et... passionné de sport. Son roman republié chez Le Dilettante, met justement en scène un personnage hanté par les prouesses sportives.

 

Par Hervé Bel

 

 

La couverture du roman n'engage pas à la lecture. On y voit une photo en noir et blanc de Georges Magnane lui même, presque nu, pas mal fait de sa personne d'ailleurs, et portant un slip de bain que, pour une raison que j'ignore, l'éditeur a peint en rouge. On ne voit que lui, ce slip qui baille, et peu élégant.

 

L'AMBIGUITE DES SENTIMENTS

 

Malgré le maillot de bain, on aurait tort de ne pas se forcer à lire "Les hommes forts", une histoire subtile, sentimentale, qui met en scène deux garçons et une jeune fille. C'est un peu Jules et Jim, sauf que c'est bien plus compliqué. Là, un des garçons, le narrateur, est fasciné non pas par la jeune fille, Tania, mais par son fiancé, un certain Quercy, athlète exceptionnel qu'il rencontre lors d'un championnat d'athlétisme de province. Il était grand, très brun, très beau garçon, très bien habillé (...) Cette dureté brûlée, sans âge, et ces sillons extatiques creusés par un effort qui a souvent tenté le surhumain, ce regard surtout, presque trop calme, détaché, qui semble toujours revenir de très loin. Le narrateur est lui-même un coureur de haut niveau et rencontre Quercy à l'occasion d'un championnat.

 

On assiste à la description d'un huit cents mètres, vu de l'intérieur, par celui qui court. C'est rare en littérature et nullement déplaisant à lire. Qu'est-ce qu'il attendait ce gros veau? "Prêt..." Encore le temps de respirer une fois. "Pan!" Il me sembla que j'étais parti un dixième de seconde trop tôt. J'hésitai: Non!... Si!... Non! Je courais comme une machine, sans me sentir avancer. Un universel bruit de galop emplissait l'air, comme si une bête aux pieds innombrables me talonnait. Je voyais mes genoux s'élever, disparaître. Et l'étrange impression de ne produire aucun effort, de ne pas toucher le sol, continuait. Le soir venu, le narrateur fait la connaissance de Quercy dans le train qui les ramène chez eux. Entrevue prometteuse, mais sans lendemain. Il faudra attendre sept ans avant que les deux hommes ne se revoient un soir d'hiver, près de Lure.

 

Ce jour-là, en fin d'après-midi, lors d'une descente de ski, il manque de renverser une skieuse imprudente: Je m'attendais à la trouver belle. Pourtant je fus très surpris, précisément parce qu'elle était belle. Il y avait dans ce visage je ne sais quelle perfection unique qui me rendait tremblant, respectueux, à peu près comme le serait un amateur de peinture qui, venu pour voir un "joli tableau" se trouverait brusquement en face d'un authentique Goya. Ils rentrent ensemble à la station de ski. Tania est le nom de la jolie skieuse. Hasard extraordinaire: elle est la fiancée de Quercy, lequel habite désormais à Marseille et travaille comme pigiste dans un journal. Quercy est toujours aussi beau, aussi excellent en sport. Bientôt, le trio semble inséparable. Magnane sait admirablement brouiller les pistes: Tania aime-t-elle le narrateur? Aime-t-elle vraiment Quercy? On la dirait parfois enfermée dans son rôle de femme aimante, qui veut à tout prix aimer et être aimée. Quant au narrateur...  Il semble n'avoir aucune liaison amoureuse avec qui que ce soit. Il éprouve vis-à-vis de Quercy un attachement dont la nature n'est pas clairement explicitée. Certes, il s'agit d'une amitié, mais sur quoi s'appuie-t-elle? Le narrateur est un intellectuel. Pas Quercy. Autre étrangeté, on dirait que la seule joie du narrateur en ce monde est de regarder vivre ce couple parfait que forment Tania et Quercy, si beaux, si intelligents. Ce regard émerveillé, jeu pervers peut-être, plaît au couple qui aime à s'y refléter, de plus en plus d'ailleurs.

 

A la fin des amours que l'on sent venir, on aime à paraître encore unis. Le regard des autres cimente les relations qui se lézardent; l'apparence permet de tenir encore un peu. Il est tellement difficile d'admettre que l'on s'est trompé. Puis vient l'inéluctable qui clôt le roman: la révélation des caractères que l'amour et l'amitié avaient dissimulés. Un jour, Quercy se montre sous son vrai visage, et ce n'est pas beau. Les illusions du narrateur et de Tania s'envolent. Ils se retrouvent tous les deux désespérés. Dangerosité des illusions, ambivalence sexuelle, narcissisme, masochisme, tout cela est abordé dans "Les hommes forts", sans jamais être trop explicite. Comoedia, le 5 décembre 1942, saluera la parution du roman par ces mots: " Récit attachant et riche de notations psychologiques justes", tout en regrettant que le caractère de Quercy ne soit pas mieux expliqué.

 

TRANSPOSITION ROMANESQUE - ORADOUR-SUR-GLANE

 

Enthousiasmé par "Les Hommes forts", je me suis procuré un autre roman de Magnane "Où l'herbe ne pousse plus" publié en 1952, et qui porte sur un sujet difficile, le massacre d'Oradour-sur-Glane par la Division Das Reich en juin 1944.

 

Dans le roman, le bourg s'appelle Verrièges, mais à part cette différence, j'ai pu constater que Magnane a scrupuleusement repris certains témoignages des survivants, notamment cette scène terrible de l'église où une femme parvient à s'échapper par les vitraux, tandis que celle qui l'accompagne, portant un bébé dans ses bras, est mitraillée. La Revue "La pensée" de mars 1953 n'hésite pas à écrire: Il faut louer M. Georges Magnane de son courage. Il y a des sujets qui paraissent à première vue intouchables (...) M. Georges Magnane a prouvé l'idée haute et noble de l'art qu'il se fait du roman. Oui, l'art a la mission de nous faire prendre conscience de ce que furent, humainement, les faits les plus inhumains de notre époque. Et de conclure que "Où l'herbe ne pousse plus" est un "beau et grand livre".

 

De fait, l'histoire est évidemment prenante, et on la lit d'une traite. Même si l'on sait comment elle se termine, on espère au fil des pages le miracle, on espère que l'officier SS, le colonel Rehm, renoncera à faire un exemple, d'autant qu'il ne semble pas a priori étranger à tout sentiment. Absurde pensée puisque l'oeuvre de Magnane s'attache justement à relater la journée terrible de juin 44 où 642 personnes, femmes, enfants, hommes, furent massacrés dans les granges et dans l'église d'Oradour. On suit non seulement le destin de certaines des victimes, mais également celui du colonel Rehm et de son adjoint, un jeune, un pur nazi, qui pousse, lui, au massacre. La peinture des bourreaux n'est pas caricaturale. L'on sent bien, en tout cas chez Rehm, que son caractère s'est corrompu lentement. Jeune homme, orienté autrement, il aurait pu faire de belles choses.

 

On comprend aussi combien le mal, comme le bien d'ailleurs, se réalise souvent par l'exemple. Dans la guerre, ne pas tuer devient une preuve de lâcheté. Alors il faut se forcer! ne serait-ce que pour conserver l'estime de ses soldats et de ses pairs. Evidemment, le sujet mériterait davantage d'explications. Il faudrait connaître l'enfance de Rehm, son parcours politique, ses relations avec les femmes. Savoir aussi ce qu'il a pu faire en Russie. La division "Das Reich" en revenait et avait participé à de nombreux massacres qui, peut-être, sans doute même, avaient peu à peu émoussé la sensibilité des soldats.

 

Mais là n'est pas le propos du roman de Magnane qui s'attache aux victimes, à cette beauté de la vie que ces gens, encore heureux le matin-même, vont devoir quitter à la fin du jour. Il y a de belles descriptions de la campagne: C'est ici le pays des pierres confiantes (...) les pierres de ce pays ne peuvent pas croire aux croulements (p.194). Et l'horreur de la mort y est peinte sans fard. Dans les granges, les hommes, sous le regard des SS, attendent d'être fusillés. Ils ne veulent pas mourir. La vie ne peut pas s'arrêter brusquement, elle ne peut pas disparaître, elle est un enchevêtrement trop dense d'accords et de vibrations (...) J'ai encore tant d'affaires en train. Moi, deux hectares à défricher... Moi des plantations à terminer. C'est, en prose, la fable de La Fontaine "La mort et le mourant" ce vieillard qui ose à cent ans aimer encore la vie. La Mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet ; Car de combien peut-on retarder le voyage ? Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir, Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. Ce qui est terrible, c'est que ces gens qui attendent la mort dans la grange ou dans l'église, ne sont pas tous des vieillards. Certains, peu, échapperont au destin collectif, le colonel Rehm s'étant décidé, pour ne pas paraître faible devant son adjoint, à ordonner le massacre dont la description, sobre, est très impressionnante. A lire, le roman et l'histoire font là bon ménage. Il reste encore au moins dix romans de Magnane à lire.