Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les Ensablés - Hans Bringolf, "Feu le lieutenant Bringolf" (1930)

Les ensablés - 01.10.2017

Livre - Aderhold - Bringolf - feu lieutenant Bringolf


De l’escroquerie considéré comme un des beaux-arts… Né en 1876, fils d’un colonel de l’armée suisse et d’une russe, Hans Bringolf a connu une existence des plus agitées. Membre des services diplomatiques helvétiques, promis à une belle carrière, l’homme est doté d’une des meilleures éducations, d’une intelligence sans aucun doute des plus aigües et d’un courage hors-norme. Mais le démon du jeu, du paraître et des plaisirs le conduise à sa perte.
 

Par Carl Aderhold




 

Il recourt aux usuriers, signe reconnaissance de dettes sur reconnaissance de dettes, vit sur un pied trop grand. Jusqu’au jour où il ne peut plus rembourser. Il est contraint de s’enfuir en Amérique du Sud pour échapper au scandale. Radié, il mène alors une existence misérable dans différents pays, au Paraguay, en Bolivie, vivotant de petites arnaques auprès de la colonie suisse présente dans ces pays, s’engage dans l’armée américaine aux Philippines, passe trois années en prison. Des riches cours européennes aux geôles immondes de la Guadalupe de Lima, l’homme connaît tous les états, monte et descend les marches de la société avant de trouver une forme de rédemption en s’engageant dans la légion étrangère en 1914 et de participer activement à la Première Guerre mondiale notamment dans les Dardanelles et sur le front en Grèce et en Serbie.
 

Devenu après-guerre un riche banquier œuvrant dans la Sarre occupée, il décide alors d’écrire ses Mémoires, à la fois plaidoyer pro domo et récit édifiant, l’escroc repenti, au service des lecteurs.
 

Son livre est publié en 1927 en Suisse. Trois ans plus tard, il paraît en français aux éditions du Sans Pareil, dans la collection « Les Têtes brulées » dirigée par Blaise Cendrars.
 

À en croire Claude Leroy, le préfacier de la réédition qui vient de paraître aux éditions de La Table Ronde, la version française a été considérablement remaniée et réécrite par l’auteur de de L’Or et de Rhum.
 

À lecture des mémoires de Bringolf, on comprend aisément ce qui a pu séduire Blaise Cendrars, son compatriote, lui aussi engagé en 1914 dans la légion étrangère.
 

Bringolf appartient à la race de ces aventuriers qui, entre 1850 et 1914, ont quitté la vieille Europe pour tenter leur chance dans le Nouveau Monde. Comme le général Sutter, héros de L’Or parti en Californie ou Jean Galmot, le héros de Rhum, qui lui débarque en Guyane, Bringolf quitte tout pour rejoindre l’Amérique.
 

À une époque où le monde se désenchante à grande vitesse, ce genre de personnage a tout pour séduire Cendrars. Les mémoires de Bringolf témoignent de cette dernière effervescence avant la grande guerre. Les cours européennes, les grands palaces mais aussi la jungle amazonienne, les guerres aux Philippines, partout où il se passe quelque chose, on trouve Bringolf ! À cela s’ajoute une touche de mauvais garçon, d’aigrefin malin et joyeusement jouisseur. Oui vraiment ce Bringolf a tout pour plaire à Cendrars. Car comme pour les héros de ces romans, la quête, le mouvement, le départ comptent beaucoup plus que la réussite. L’argent, le pouvoir ne sont pas des buts en soi, la poésie d’entreprendre, de renverser des montagnes, de bruler ce qui a été construit sont des choses finalement beaucoup plus primordiales.
 

Chez Bringolf, ce ne sont pas les événements (comme la ruée vers l’or qui détruit les plantations de Sutter) ou les éléments (la forêt amazonienne qui vient à bout de Galmot) mais l’adversité, la méchanceté des autres qui conduisent sa destinée. Chaque fois qu’il est en passe de réussir, de se sortir de la misère ou bien d’enfin accéder à la gloire que ses mérites devraient lui valoir, un adversaire, un jaloux l’en prive, réduit à néant ses efforts, oblige le malheureux à tout recommencer, sans repos ni pause.
 

Finalement le plus important ne réside ni dans la réalité des faits, ni même dans la multiplicité des aventures de Bringolf mais dans son récit, sa reconstruction qui en fait une véritable œuvre : au bout du bout, ce pourquoi ces péripéties nous captivent, réside dans le fait que Cendrars en fait de la littérature.
 

De la littérature qui s’inscrit dans une tradition vieille de plusieurs siècles. Par sa forme et sa vision, les mémoires de Bringolf font songer aux romans picaresques espagnols, telle La Vie de Lazarillo de Tormes. Ou bien encore aux romans de Scarron au XVIIe ou de Lesage au XVIIIe, aux romans feuilletons qui paraissent dans les journaux du XIXe

Cendrars s’en inspire manifestement. Il en reprend la disposition, avec des têtes de chapitres qui en résument le contenu, des débats moraux sur la nature mauvaise du héros, le désir de réhabilitation qui l’anime.
 

Si Bringolf avait voulu faire de ses mémoires un plaidoyer pour retrouver sa place dans la société après des années d’errance, Cendrars lui en fait un roman. Un véritable roman qui tout en reprenant des problématiques morales anciennes sur le mal inhérent à l’âme humaine, l’adapte au monde moderne par un récit haletant et sans fioriture. Une façon de lancer sa collection consacrée aux Têtes brulées, ceux qui sont à la marge de la société, cherchent à faire leur chemin en dehors des codes tout en essayant de s’y fondre…
 

La comparaison entre les petites escroqueries du début en Amérique du Sud, où Bringolf tente de grapiller un séjour dans un hôtel confortable, de bons repas, une nouvelle garde-robe en se faisant passer pour un consul de Suisse et l’escroquerie à grande échelle à la fin du roman où le héros participe au pillage des richesses de l’Allemagne vaincue est à cet égard significative. Autant les premières ont un caractère romanesque, poétique même, à la fois dérisoires et imaginatives, les dernières sont méthodiques, froides et en passent de procurer une reconnaissance sociale à leur auteur.
 

Dépassant largement le but poursuivi par Bringolf, somme toute un baroudeur sans grande envergure, ses mémoires, revues par Cendrars deviennent ainsi un hymne à un monde mort avec la guerre de 14-18 où un homme par sa seule volonté pouvait parcourir la planète, à coups d’aventures, faire de sa vie un roman. Le monde d’après 14 est alors le triomphe des escrocs à grande échelle, la consécration du profit, la fin de l’escroquerie considéré comme un des beaux-arts…