Les Ensablés - "Hans le marin" d'Edouard Peisson (1896-1963)

Les ensablés - 25.08.2019

Livre - Gombert - Peisson - Hans le marin


Roman maritime qui se déroule à terre, Hans le marin est une fable étonnamment moderne sur la liberté. Paru en 1929 en cahiers verts chez Grasset, ce roman écrit par Edouard Peisson, capitaine de la marine marchande devenu journaliste, met en scène le destin pour le moins original tiré d’un fait réel d’Hans, un solide gaillard, bon et grand gars, marin américain aux dents blanches, qui va débarquer un beau jour dans la ville de Marseille. Dès sa descente de bateau, le marin sera sous le charme de la ville. Dès qu’il aura mis pied à terre, il sera bien décidé à y dilapider sa solde et partir voguer dans les bars sur les rivages de l’ivresse. Se saouler de tabac, d’alcool, de femmes. De tout ce que propose Marseille la vénéneuse.
Sans le savoir Hans débute un long voyage en terre inconnue. Tel Ulysse au royaume d’Hades, il sera confronté à la nuit, à la mort et à la résurrection. 
Par Denis Gombert

Voici un roman à ras de bitume, tel qu’on en trouvera par la suite chez Carco ou Dabit. Peisson a appartenu au courant des « écrivains prolétariens » aux côtés d’Henri Poulaille, Marcel Martinet ou Henri Barbusse. Pour cette génération qui a poussé au retour de la Grande Guerre, l’important est de donner à voir au lecteur le monde à hauteur d’homme. On veut fouiller le réel. Et tant pis s’il ne sent pas bon. Que se passe-t-il dans les tripots et dans les impasses ? Qui sont ces garçons et ces filles qui trainent et occupent le pavé ? Qui tient les rênes ? Quels sont les codes des bas-fonds ? De la nuit?  ô le magnifique spectacle qu’offre la rue, cette société secrète qui s’anime à toute heure.  

Avec la déambulation de Hans, Peisson nous invite à plonger dans un univers à part entière, aussi effrayant qu’exaltant. En mettant au point un dispositif de structure cyclique proche du conte et de la fable l’auteur nous attache aux pas d’Hans, depuis l’heure où le marin descend de son bateau l’Alabama arraisonné au port de Marseille pour une permission nocturne jusqu’à l’année suivante où il retrouvera son bateau de retour de traversée. Entre temps, le jeune homme fier et sûr de sa force aura perdu de sa superbe. Il aura été métamorphosé, aura vécu mille aventures. Rescapé d’un autre monde, celui de la rue, plus incertain que l’océan, il sera devenu un homme, un vrai.

C’est à cette étonnante odyssée à terre que nous convie Peisson.

Donc Hans Muller, un marin américain, débarque à Marseille. Son bateau l’Alabama fait relâche. Le jeune homme a déjà quelques escales au compteur et ne se considère pas comme un bleu. Il connaît la vie, il connaît les hommes. Il sait que dans chaque ville, on trouve de l’alcool et des femmes. Mais il ne connaît pas parfaitement Marseille…

Très tôt dans sa pérégrination, le matelot perd ses copains et commence à s’enfoncer dans le ruelles de la ville. Sa bourse est pleine et il exhibe un peu trop ostensiblement ses dollars. Il paye des coups ici et là. Bientôt, alors que l’ivresse monte en lui, le regard d’une femme l’accroche. Elle est irrésistible. Autour de lui il y a cette musique démoniaque, le jazz, et les danseurs qui virevoltent. La femme est assise à l’autre bout du bar, un homme lui parle mais elle semble déjà ne regarder que Hans.

Parfois il voit sa tête, si mignonne, enfouie dans un feutre gris, son regard froid posé sur le sien, qui s’illumine d’un sourire. Tantôt ses jambes gantées de gris. Tantôt son pied chaussé de daim qu’elle agite en mesure.

Dès qu’il aura attiré cette femme à lui, ils seront aimantés l’un à l’autre. Ils dansent. Elle lui offre son nom. Elle s’appelle Marcelle. Et Hans se le répète à loisir pour se l’approprier. Marcelle, Marcelle. Leurs souffles et leur chaleur se mêlent. Ils vont s’appartenir. C’est certain. C’est écrit. Elle lui glisse : "Pour la nuit, deux cents francs". C’est la règle.    

Dans un hôtel, ils vont faire l’amour et Hans se régale de ce corps jeune et gracile à la fois. Dès qu’ils rendent la chambre, ils s’enfoncent encore dans la rue et dans la nuit. Il titube. Cela fait longtemps qu’il a perdu le contrôle. Au coin d’une rue, des hommes apparaissent tandis que Marcelle a disparu. On en veut à son argent. Hans essaie de se défendre. Il se bat et finit par prendre un coup de surin dans les flancs. Il est laissé pour mort en pleine rue. Le lecteur, lui aussi, est estomaqué car l’effet de surprise est saisissant.

L’écriture de Peisson, sèche et scandée, sait bien retranscrire l’ambiance particulière des caboulots où accords de jazz, vapeurs d’alcool et effluves de femmes se mêlent. Il donne mouvement et corps à cette nuit marseillaise. Avec cette scène de crime, la première partie du livre atteint son acmé.

Toute la deuxième partie du livre, non moins étonnante, décrira la renaissance de Hans.

Ayant échappé de peu à la mort le marin américain restera dans le coma un moment avant de se réveiller dans un hôpital, complètement hagard et démuni. Plus d’argent, plus de papiers. Plus rien. C’est un homme nu qui nous est présenté. Quelqu’un qui doit renaitre.

Comme on ne peut le garder indéfiniment à l’hôpital, il est jeté à la rue. Il essaie d’aller à la police et au consulat mais partout il est rejeté. Il a tellement la tête d’un indigent qu’on ne veut de lui nulle part.

A partir du moment où Hans s’installe dans la rue, son regard sur la société change. Il va traîner un temps avec les chiffonniers et les gitans de la ville. Qu’est-ce qu’une ville ? c’est un immense terrain de jeu dont on peut tirer parti de mille façons. C’est ce qu’il va s’efforcer de faire patiemment en apprenant, puis en maitrisant toutes les combines. Ainsi va-t-il renaitre lentement… La nuit où il a failli périr devient son espace de vie. Condamné à vivre sans papiers, Hans flirte avec les marginaux de tous poils. Il retourne dans les bars et se fait connaître. On le trouve débrouillard et fortement capable. Le milieu va lui trouver un rôle à tenir. C’est lui – suprême ironie du sort- qui sera désigné pour harponner les marins en goguette sur la Joliette prêts à venir s’encanailler dans les rues sombres de la ville. Il parle anglais, il inspire confiance. Les gars se laisseront prendre.

Un jour, fatalement, Hans croise de nuit la belle et perfide Marcelle. Hans est persuadé s’être fait « entôlé » par elle. Même regard, même sourire. A cause delle il a failli mourir et perdu son identité. Cette fois, c’est Hans qui va la suivre et la coincer. De rage, Hans tient sa vengeance ! Elle sera terrible, aussi terrible que la loi de la rue l’exige.     

On est aux sources du roman noir et plus très loin de Simenon. Hans le marin sera porté à l’écran en 1949 par François Villiers avec d’amples modifications scénaristiques car dans l’adaptation cinématographique c’est Eric (et non plus Hans) joué par Jean-Pierre Aumont qui commet un crime et trouve protection et refuge dans la nuit marseillaise. 

Roman sociologique sur le monde de la rue et de la nuit, fable homérique sur le thème de la renaissance, Hans le Marin est de ces romans percutants qui ne vieillissent pas.
 
Denis Gombert 


[ NDLR : disponible en impression à la demande ]
Edouard Peisson - Hans le marin - Grasset - 9782246154822 - 9.50 €



         
 
         
 
 
 
 
 
 
 
 


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