Les Ensablés - "Histoire d'un fait divers" de Jean-Jacques Gautier (1908-1986)

Les ensablés - 12.06.2016

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On sait que de grandes oeuvres furent inspirées par des faits divers: "Madame Bovary" bien entendu, "Le Rouge et le noir" de Stendhal, repris par Jean Prévost dans "L'Affaire Berthet" (réédité par les Editions La Thébaïde)... Et on me permettra d'ajouter "Histoire d'un fait divers" de Jean-Jacques Gautier, écrivain curieusement oublié malgré le prix Goncourt qu'il reçut en 1946 pour ce roman remarquable, sa nomination de secrétaire général de la Comédie Française et son entrée à l'Académie Française en 1972, malgré aussi les milliers d'articles qu'il écrivit dans le Figaro à partir de 1944 en tant que redoutable critique dramatique... Je pourrais aussi citer la vingtaine de romans qu'il publia, dont "La Chambre du fond" (cliquer ici)

 

Par Hervé Bel

 

 

En 1945,  "Mon village à l'heure allemande" de Jean-Louis Bory avait été fort logiquement récompensé par le Goncourt. En 1946, alors que le Jury Renaudot désigne David Rousset (1912-1997) pour son terrible texte "L'univers concentrationnaire",  le jury Goncourt, lui, choisit un roman portant sur les années d'avant-guerre, et se voulant "réaliste", "naturaliste", pour reprendre les expressions de son auteur Jean-Jacques Gautier. L'année suivante, en 1947, le jury Goncourt récompensera un récit sur l'occupation allemande de Jean-Louis Curtis "Les forêts de la nuit".

 

On peut s'étonner du choix de 1946 qui couronne une littérature  qui semblait alors bien morte après la guerre mondiale. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que, dans le jury, figurait Francis Carco (1886-1958). Eut-il une influence déterminante? (cliquer ici)

 

Le texte s'ouvre par une dédicace à Jacques Isorni, avocat connu pour sa défense du Maréchal Pétain, moins pour la défense des résistants communistes qu'il assura pendant la guerre (Je n'ai pas changé, aurait-il dit en substance, je défends toujours mes clients). Gautier et lui se connaissaient bien. Ils avaient écrit tous les deux dans l'Echo de Paris (avec François Mitterrand) et déjeunaient régulièrement ensemble. Isorni parla à Gautier d'un fait divers qui avait eu lieu à Toulon, où un pauvre type, fou de jalousie, avait finalement tué sa femme, prostituée notoire. De cette anecdote, Gautier en fit un beau roman.

 

"Histoire d'un fait divers" commence par une scène de meurtre très réussie. Dans un hôtel borgne de Paris, en bas, près du bar, dans une odeur de saleté, de poussière et de cuisine, le patron et son commis jouent aux cartes. Soudain, une femme dévale l'escalier: elle a la gorge en sang. Elle s'approche des deux hommes et s'effondre. Bientôt, un homme apparaît. Il s'est lui-même ouvert la gorge. Il se précipite sur le corps de la femme, s'aperge de son sang, et reste là, immobile, prostré.

 

Ainsi commence le fait divers. Comment cet homme, Lucien Cappel, en est-il arrivé à tuer, et pourquoi cette femme? Pour y répondre, Gautier, fort classiquement, va remonter le temps, à l'enfance du futur assassin. 

 

Cappel naît dans une famille de mineurs, dans le nord de la France et vit à Auchel. Ce n'est pas Germinal, mais une vie décente, un peu juste, satisfaisante parfois, rythmée par des années toujours semblables. La famille est dominée par la mère. Lui est un garçon obéissant, soumis, simple sans doute, mais travailleur. Rien de saillant dans cette personnalité un peu dolente, si ce n'est, parfois, des excès de violence lorsqu'il se sent à bout, traqué, prisonnier: Lucien n'était pas fort. Sauf aux moments où il s'abandonnait à ses grandes colères. Cela n'arrivait pas souvent, mais, après, il en éprouvait une horreur découragée, du dégoût de lui, puis des autres qui avaient provoqué cette colère: il savait en effet qu'il n'y était pour rien, qu'il n'y pouvait rien, que cela lui venait du dehors, émanait d'une force qui le dépassait. (...) Après un remous monstre au creux de l'estomac, il reconnaissait cette colonne tourbillonnante qui montait au-dedans de lui en faisant le vide. Ce n'est pas cela qui le fera tuer. ce serait trop simple. Rien n'est plus étranger à Cappel que la violence. Il déteste qu'on batte les chiens et les hommes.

 

A treize ans, en juillet 14, il commence à travailler dans la mine avec son père. Il apprécie particulièrement le chef-porion, Houdain, dont les propos apparaîtront rétrospectivement comme une prophétie : Houdain n'était pas marié, assurant à tout propos que "le malheur vient par les filles", au point qu'il ne parlait à aucune et conseillait aux jeunots de l'imiter. (...) Pour lui, il y aurait toujours "trop de garces pour les gars".

 

​Mais Cappel, comme les autres, n'écoute pas ce conseil. En 1922, il épouse Léonie Lesarcq, orpheline (père mort à la mine, mère de la grippe espagnole), qui vivait avec sa grand-mère. Léonie a un frère, Octave, à peine âgé de 25 ans, et déjà contremaître ce qui, à la noce, le fait considérer comme un bourgeois. Premier acte du drame. A l'entrée de l'hôtel où doit avoir lieu le repas, Cappel s'arrête devant un grand miroir et se contemple à côté de sa femme : ça lui fait tout drôle. Il ne comprend pas encore qu'il puisse être marié et surtout que cette belle fille soit sa femme, sa femme à lui (...) Il fait la différence: il se trouve l'air gauche, petit garçon (...) Elle, au contraire, paraît tellement sûre d'elle!

 

Alors pourquoi cette fille sûre d'elle-même l'a-t-elle épousé? Pour quitter sa grand-mère, tout simplement. Première étape pour un autre départ, car ce qu'elle veut avant tout désormais, c'est quitter Auchel. Comment faire? Lucien est dans son monde, avec sa famille, et n'a jamais imaginé bouger. Le couple s'installe d'ailleurs dans la petite maison, avec le père, et la mère de Lucien, si autoritaire... Si insupportable, et qui a tôt fait de deviner le caractère sournois de sa belle-fille. Pendant toute la première partie du roman, on assiste à une implacable campagne de la femme pour séparer son mari de ses amis puis de sa famille. On songe à cette lecture au film de Julien Duvivier avec Gabin "Voici le temps des assassins" (cliquer ici). Léonie alterne douceur et cruauté, rendant ce pauvre Lucien presque fou. La cruauté quotidienne, celle qu'on ne voit habituellement pas, fruit de la mesquinerie, est merveilleusement décrite dans ce roman qui fait songer, disons-le tout net, à un Simenon pour lequel d'ailleurs Gautier éprouvait une vive admiration. Mais Gautier, par petites touches, est encore plus cruel, plus sombre que Simenon et ses romans "durs" comme il les appelait.

 

Ce que l'on oublie parfois, c'est que tous les milieux se ressemblent. Léonie a ses pareilles dans les mondes plus raffinés: elle est l'Eva de Losey, l'Anne Crump de ce roman magnifique de Lewisohn ("Le destin de Mrs Crump", à lire absolument), et même un peu Madame Bovary. Sauf que l'on est à la mine, chez les ouvriers. Devant nous, l'homme physiquement fort, un peu stupide, et la femme usant de son intelligence à la seule fin d'avoir ce qu'elle veut. L'homme vulgaire : Il se farfouillait dans l'oreille avec une allumette: elle tambourinait sur la toile cirée (qu'elle rêvait de remplacer par une nappe). Il pétait. - Tu pourrais aller faire ça ailleurs! Il se demandait où.

 

Incompréhension, et rapport de forces donc, inévitables.

 

Léonie triomphe. Lucien se fâche avec ses amis, puis avec ses parents, et emmène sa femme à Paris. Le lecteur se dit: nous voilà proche du crime, il va la tuer, il n'en peut plus! Sauf que le roman n'en est arrivé qu'à la fin du premier tiers. Non, ce n'est pas elle qu'il tuera, c'est une autre. Mais à travers celle-ci, ce sera aussi Léonie qu'il tuera.

 

Léonie, une fois à Paris, finit par le quitter. Et il se retrouve seul. On suivra son amour paisible avec Germaine Filoux dont il aura deux enfants en 1930 et 1932. Hélas, ce n'est qu'une parenthèse. Elle meurt. Lucien Cappel cherche à comprendre ce qui vient de lui arriver. Il a eu sa part de bonheur. ​Lucien avait fini par s'y habituer. Malgré ses deux enfants dont on suit le destin avec inquiétude, il sombre dans un désespoir aviné. Jusqu'au jour où il rencontre pour un nouveau malheur Fernande (pensons à Brassens...) pour laquelle il éprouvera une passion physique absolue. C'est la troisième et la plus longue partie du roman qui nous fait traverser le Paris des années 30, celui de Dabit et Calet, mais en plus noir.

 

Au bout du compte, Lucien tuera. Comme on le comprend! La force du roman est la description précise des ressorts psychologiques d'un homme frustre, sans les excès des personnages de Zola. Qu'en retire-t-on? Une oeuvre, aussi merveilleuse et anecdotique qu'une peinture qui se suffit à elle-même. C'est une lucarne sur un monde qu'on ne connaissait pas. Pas de philosophie, de théorie: simplement un individu.

 

Encore un écrivain injustement oublié que ce Jean-Jacques Gautier. J'ai lu récemment un autre de ses romans, "Maria la belle", assez original puisqu'il s'agit de la vie d'une femme laide. Je viens de me commander "La chambre du fond". Je vous dirai.

 

Bonne lecture amis des Ensablés.

 

Hervé Bel - Juin 2016.