Les Ensablés - "Histoires incertaines", Henri de Régnier (1864-1936) par Hervé Bel

Les ensablés - 23.04.2017

Livre - Bel - Régnier - Histoires incertaines


Les Editions L'Eveilleur réédite aujourd'hui une oeuvre oubliée ​Histoires incertaines ​(1919) d'un auteur déjà très oublié, Henri de Régnier. Aux plus lettrés, et encore sont-il très âgés, ce nom évoquera des poèmes appris à l'école; pour d'autres, un autre nom, celui de sa femme Marie de Heredia, fille de José Maria de Heredia, romancière elle-même (sous le nom de Gérard d'Houville), maîtresse de Pierre Louÿs et mère de Pierre de Régnier dont la Table Ronde a récemment réédité les superbes chroniques (ici) et La Thébaïde son Deauville (ici). On ne peut, une fois de plus, que féliciter le courage éditorial de cette maison L'Eveilleur. Histoires incertaines méritaient de reparaître. Avec elles, on l'espère, renaîtra ce cher Henri de Régnier, authentique homme de lettres, daté sans doute, mais que les amoureux de la littérature fin de siècle ("fin de sexe", disait Jean Lorrain) adopteront avec passion.

 

 

 
Henri de Régnier appartenait à une famille riche et noble, et il aurait dû faire un beau mariage. Mais voilà, plutôt que d'entrer dans la carrière du droit, il devint poète et fréquenta José Maria de Heredia, alors une sommité de l'art poétique, qui tenait salon et se ruinait au casino. Henri de Régnier ne ressemblait pas à un poète: il était chauve, quelconque, avec une longue moustache comme on les aimait avant 1900. Il devait en souffrir. Par malheur pour lui, Heredia était le père de trois filles dont l'une s'appelait Marie (1875-1963), étonnante et belle jeune fille, qui, dès l'âge le plus tendre, composait des poèmes que Leconte de L'isle encensait déjà. Elle était fantaisiste, excessive. Henri de Régnier en tomba follement amoureux et le resta toute sa vie. Il l'épousa, épongea les dettes de jeu de son beau-père, accepta sa liaison avec son ami Pierre Louÿs, et même de reconnaître Pierre, le fils que ce dernier avait eu de Marie. Il consentit également aux amours saphiques de sa femme dont les liaisons avec les grandes dames de son monde excitaient la rumeur. On ne se rend plus compte combien ces amours interdits étaient légion, et en lisant les mémoires du temps, on mesure que les craintes du Narrateur de La Recherche  propos des moeurs d'Albertine étaient plus que fondées (Régnier, notons-le, fut un des fondateurs avec Morand de la société savante des amis de Marcel Proust, lequel le pasticha dans ses fameux Pastiches et Mélanges).
 
Henri de Régnier était un mélancolique, amoureux du passé et des vieilles demeures. C'est lui le narrateur des trois nouvelles qui composent Histoires incertaines. Dans l'une d'elle (le pavillon fermé), il se décrit comme un de ceux-là qui aiment d'un obscur amour les belles ombres du passé en leurs cadres de secret et de lointain, de ceux qu'attire au fond des parcs abandonnés, au bout des eaux mortes, le mystère des pavillons fermés, même s'ils ne contiennent, derrière leurs murs délabrés et leurs vitres verdies, que la désillusion taciturne de la solitude et du silence. Arrêtez un instant votre lecture. Reprenez la citation. Le style y est classique, pur, d'un rythme à lui seul attristé. C'était Henri de Régnier.

Il devait souffrir des frasques de son épouse, à qui il passait tout. Sous ses airs compassés, cette morgue peut-être d'homme noble, son coeur battait. Dans sa souffrance, sans doute trouvait-il de quoi alimenter ses poèmes où l'on sent le spleen baudelairien et le souci du beau français. Il aimait aussi le XVIIIème siècle, et surtout Venise. C'est en septembre 1899 qu'il s'y rend pour la première fois avec Marie, invité par la comtesse de la Baume-Pluvinel.

Venise fut avec sa femme Marie l'autre passion de sa vie. Il en fit des poèmes, un livre de souvenirs L'altana (que l'on peut consulter sur Gallica) et enfin la nouvelle principale, L'entrevue, de son recueil Histoires incertaines. C'est d'elle, la plus réussie à mon sens, dont je veux parler ici. Les deux autres nouvelles sont aussi très bonnes, mais celle-là est d'un fantastique parfaitement réussi, et dresse de Venise un portrait qui donne envie de s'y rendre aussitôt.

Le narrateur se rend à Venise pour guérir d'une dépression. C'est une dépression d'homme riche et oisif. On peut supposer qu'il s'agit d'une peine de coeur, mais rien de certain. Son état est caractérisé par une sensibilité exacerbée. En le lisant, on songe à un de ces personnages torturés qui parsèment l'oeuvre d'Edgar Poe, en particulier Roderick Usher: Mon mal consistait maintenant en insomnies persistantes et en appréhensions nerveuses auxquelles se joignaient un dégoût sincère de toute société et un profond besoin de solitude (...) Septembre finissait et je trouverais bientôt sur la lagune les mélancoliques et calmes beautés de l'automne vénitien.

Il connaît déjà bien Venise et a réservé une chambre dans une pension tenue par des soeurs qu'il appelle "les Sorelle", mais voilà, par mégarde, il n'a jamais posté la réservation: il lui faut loger à l'hôtel. Il se promet de trouver bientôt une autre chambre, dans un palais de Venise, où il pourra être en paix, méditer et rêver à loisir. Il se rend au café Florian où Régnier, dans la réalité, avait ses habitudes. C'est là qu'il retrouve un curieux italien, un certain Prentinaglia, être fantasque et cultivé, à qui il confie sa mésaventure en espérant que son ami lui conseillera un gîte convenable. Mais Prentinaglia lui raconte une histoire étrange. Au musée de Venise, un buste représentant un noble inconnu du XVIIIème siècle a disparu dans d'étranges circonstances. Il était enfermé dans une boite de verre. On l'a retrouvée vide, sans qu'il y ait eu effraction. Il se passe de drôles de choses à Venise... Le narrateur se souvient très bien de ce buste orné d'un sourire ironique. Puis Prentinaglia lui promet de lui trouver un palais où se loger.

Le lendemain, à son réveil, une lettre l'attend, lui recommandant une pension sise au palais Altinengo situé près des Carmini. C'est un palais déchu qui se lézarde comme la maison Usher. La pension est tenue par une vieille femme taciturne qui l'entraîne dans un dédale de couloirs, jusqu'à l'appartement à louer: L'enduit des murs s'écaillait et les stucs des moulures s'ébréchaient, mais l'ensemble avait cette sorte de grâce à la fois élégante et minable qui fait le charme appauvri et mélancolique des vieilles demeures vénitiennes. Et puis, au milieu de ce délabrement, il y a un merveilleux salon qui enthousiasme le narrateur et le décide à s'installer. Au milieu de la pièce, un miroir à volutes dorées surmonte une cheminée de marbre jaune. Sur un des murs, une grande porte en glace.

Du palais émane quelque chose de pesant. Après s'être installé, le narrateur éprouve des difficultés croissantes à sortir. Puis ne sort plus du tout, terré dans son salon, éprouvant même des difficultés à lire. Et un jour, passant devant la porte en glace, il se rend compte qu'il ne s'y voit plus. C'est là que le fantastique intervient. S'il n'est plus dans le miroir qui s'y trouve? Par quel miracle est-ce possible?

Je n'en dirai pas plus. A vous, chers lecteurs, de poursuivre. Ce n'est pas ce que vous attendez. Nous ne sommes pas dans un fim américain. Le mystère n'est que suggéré, et donc plus impressionnant encore. Tous ces miroirs hérités des siècles ne sont-ils pas des portes ouvertes au passé?

Avec lui, Régnier, c'est tout un pan de littérature qui revient, Proust et son séjour à Venise, et bien sûr Venises de Paul Morand qui a su si bien évoqué ce temps où les gens du Monde avaient du goût.

Avant de quitter cet article, lisez encore ce poème intituléé La voix. Vous sentirez encore mieux qui était Henri de Régnier.
 
Je ne veux de personne auprès de ma tristesse
Ni même ton cher pas et ton visage aimé,
Ni ta main indolente et qui d’un doigt caresse
Le ruban paresseux et le livre fermé.
 
Laissez-moi. Que ma porte aujourd’hui reste close ;
N’ouvrez pas ma fenêtre au vent frais du matin ;
Mon cœur est aujourd’hui misérable et morose
Et tout me paraît sombre et tout me semble vain.
 
Ma tristesse me vient de plus loin que moi-même,
Elle m’est étrangère et ne m’appartient pas,
Et tout homme, qu’il chante ou qu’il rie ou qu’il aime,
À son heure l’entend qui lui parle tout bas,
 
Et quelque chose alors se remue et s’éveille,
S’agite, se répand et se lamente en lui,
À cette sourde voix qui lui dit à l’oreille,
Que la fleur de la vie est cendre dans son fruit.