Les Ensablés - Humeurs : le totalitarisme rampant

Les ensablés - 22.05.2015

Livre - Bel - Totalitarisme - symptômes


Chers lecteurs, lorsque vous irez à la Défense, regardez en l'air, vous trouverez, penchés vers vous avec la bienveillance de mères attentives, d'énormes smartphones rectangulaires à bords noirs, surmontant des pylônes. Sur leurs écrans en couleur, défilent des informations sur le temps, et l'annonce d'événements se déroulant sur le parvis. Hier, chers lecteurs, vous êtiez conviés à une course "solidaire".

 

Par Hervé Bel

runatwork

 

Désormais c'est très à la mode le "solidaire" et quand ce n'est pas ça, c'est le développement durable (tarte à la crème des hommes politiques et des hommes d'affaires). Bien gentiment, on vous demande sur fond bleu: "Do you run at work?" Traduisez, courez-vous au travail? (c'est nettement moins bien en français) et l'on voit, prêts à "runner" (courir) des cadres en shorts, baskets, et vestes de costume, heureux sans doute d'aller suer ensemble sur le parvis de la Défense. Ils ont des airs satisfaits et solides, sourires d'acier, bras repliés sur la poitrine pour montrer leur détermination: ce sont les figures idéales du cadre dévoué, aux distractions encadrées. Formidable, doivent penser ces personnes exemplaires et solidaires, d'être tous ensemble! Non seulement ils sont heureux d'être entassés dans des tours toute la journée (où, parfois, l'on se déchire, où l'on détruit, mais chut!), mais aussi de l'être bientôt sous le soleil printanier, à déambuler au milieu des totems de verre. Là, engagés dans une noble compétition, troupeau d'humains tous habillés de beaux tee-shirts blancs ou bleus, ils auront le sentiment de vivre quelque chose d'exceptionnel, tandis qu'ils regarderont de côté pour voir si leur patron n'est pas là non plus, qui témoignera par la suite de leur bon esprit...

 

Voici donc le retour des grands rassemblements des grandes masses, d'êtres semblables, et contents de l'être! Je ne sais pas pour vous, mais pour moi c'est dérangeant.

 

Symptôme? Dans le métro, des affiches de films américains: désormais les titres sont en anglais. C'est mieux. Autrefois, on francisait. Fini ce beau temps où l'on croyait encore à l'universalité de notre langue. L'anglais s'impose même chez nous. L'anglais? Même pas celui de Shakespeare, celui du consommateur de base, l'Américain du Texas au mieux... Mort annoncée du français, avec la bénédiction de nos gouvernants et de tout ce qui a un pouvoir en France: l'intérêt inconscient est d'avoir des masses capables de compter, de consommer: qu'ils aient 400 mots de vocabulaire franglais, au fond, n'est pas un mal.

 

Symptôme? Il n'y a pas longtemps, à l'assemblée nationale, je ne sais plus qui d'important et tout à fait habilité à dire ce qui est bien, a proposé de bannir la cigarette des films. Pas bien la cigarette! Où cela s'arrêtera-t-il? Quand les bonnes gens cesseront-ils de s'occuper de mon bien-être? Mon beau-père, lorsqu'on lui donne des conseils qui lui cassent les pieds, a toujours cette phrase: "Ne me voulez pas trop de bien!" Tout est dit. Un de ces jours, on nous obligera à courir, à faire du vélo, et on interdira Baudelaire et Quincey parce qu'ils ont donné le mauvais exemple. Il faudra écrire des livres édifiants. Plusieurs règles dans les textes devront être appliquées, impérativement, si l'on veut être publié.

1. Donc pas de cigarette. Ou bien si un héros fume, il devra au bout du compte finir cancéreux en soins palliatifs. Belle scène en perspective: le héros, mourant, murmure à sa femme : "Il ne faut pas fumer, tu le diras, hein, tu le diras à tout le monde?" C'est beau, c'est authentique, c'est humain.

 

2. Ne pas oublier la "diversité", laquelle, comme chacun sait, est absolument indispensable pour avoir des idées et progresser. Tout roman devra donc comporter des personnages issus de toutes les minorités.

 

3. Tout personnage "négatif" devra être forcément puni. Et toute histoire devra finir par une morale, une bonne morale s'entend.

 

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