Les Ensablés - "Jacques Decour" (1910-1942), une biographie de Pierre Favre, ou l'itinéraire d'un homme extraordinaire

Les ensablés - 22.02.2015

Livre - Bel - Decour - Favre


Pendant ces vacances de février, dans ma vieille maison normande où j’ai frissonné (avec délice) chaque soir venu près de la grande cheminée de briques, j’ai enfin lu la seule biographie qui existe sur Daniel Decourdemanche dit Jacques Decour fusillé par les nazis en mai 42 (cliquer ici). « J’allais dire des Allemands, mais ç’aurait été le trahir un peu. Car Jacques Decour était de ceux qui n’ont jamais voulu assimiler la nation allemande à l’horrible maladie hitlérienne », écrit Vercors dans son discours du 22 novembre 1972, placé en préface de la biographie passionnante de Pierre Favre (Farrago, 2002).

 

Par Hervé Bel

 

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Decour avait dit un jour : "il faut écrire ou vivre". Il semble bien qu’il ait fait les deux quand même, et cela à une vitesse extraordinaire. Vous trouverez ci-dessous les principaux jalons de sa vie, et j'espère que cela vous donnera envie d'en savoir plus. Il avait trente-deux ans quand il mourut , mais déjà une longue carrière d’écrivain qu’il menait de front avec les cours d’allemand qu’il donnait au lycée Rollin rebaptisé depuis « Jacques Decour ». Trente-deux ans, c’est peu, même pas la moitié d’une vie. Cela explique peut-être qu’il ait été oublié si vite, malgré ses actes de courage qui marquèrent des gens aussi différents que Vercors ou Aragon.

 

Mais plus encore que son engagement dans la résistance rappelé de temps à autre, c’est son œuvre d’intellectuel qui a été oubliée. Il a publié pendant sa courte vie trois romans ; il a été traducteur de textes allemands (Vicky Baum, Goethe, etc.) et a envisagé (et il l’eût fait s’il avait vécu plus longtemps), de traduire Musil, avant, avec l’honnêteté qui le caractérisait, d’avouer à Paulhan avec qui il était lié, qu’il en était incapable. Sur les photographies qui nous restent de lui, Jacques Decour apparaît comme un jeune homme bien comme il faut, de bonne famille, et il l’était. Qu’on me pardonne cette comparaison, mais il me fait songer à Tintin, même tête ronde, sympathique, souriante, même façon de se vêtir (pantalon de golf), journaliste lui aussi, et même courage, au bout du compte.

 

Il était le fils d’une famille riche. Son arrière-grand-père est le fondateur de la banque « Crédit Général » avant que celle-ci ne disparaisse à la suite des fredaines des enfants. Le père de Daniel, Jules Decourdemanche, à force de travail et d’opiniâtreté, devient agent de change et fait fortune. Quatre enfants naissent de son union avec Marie-Madeleine Dassier, dont le dernier est Jacques Decour. C’est un garçon choyé, peu travailleur, mais doué. Il lit, il lit sans cesse, comme nos enfants aujourd’hui jouent à l’ordinateur. On ne dira jamais assez qu’en ce temps la lecture était non seulement un instrument de culture, mais de aussi de distraction et de rêves. On en rit, aujourd’hui, hélas ! Car tandis que l’on rêvait, on apprenait des mots qui venaient enrichir la pensée et la façon de l’exprimer. Grand lecteur, il aime néanmoins le sport et voue un culte à l’amitié, notamment à Jacques Prévotière (dont Decour prendra le prénom pour sa carrière littéraire) et Bruno Coquatrix, par la suite si connu dans le monde du spectacle. L’adolescent a une vie agréable. Pourtant, se sentant différent de sa famille qui voudrait le voir agent de change, l'adolescent fugue pendant huit jours. En 1928, il entame des études de droit (comme Proust), renonce, et décide de préparer l’agrégation d’allemand. A dix-neuf ans, il impose son mariage avec la fille de son professeur de lycée (Auguste Bailly) et envoie sa première traduction d’un texte allemand au Temps, journal bourgeois où André Thérive, on le sait, écrivit jusqu’en 1942.

 

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En 1930, il publie son premier roman « Le sage et le caporal » (nous en parlerons une autre fois), remarqué par Jean Paulhan. Eugène Dabit estime : « Un don heureux sauve de telles histoires ». Paulhan, content de son poulain, souligne le « style incisif, prégnant et pourtant modeste ». Ayant sympathisé avec Paulhan, Decour va collaborer à la NRF. Dans le cadre d'un échange franco-allemand, il part enseigner à Magdebourg pendant une année dans un lycée allemand. Il en revient avec "Philisterburg"  (republié par les Editions de la Thébaïde il y a deux ans), où Decour manifeste des dons d'observation exceptionnels. Lui, le fin connaisseur de l'Allemagne, pressent la catastrophe du nazisme, cette part barbare qu'il estimait inhérente à l'esprit allemand à côté d'un authentique humanisme. Un moment, Decour a l'idée d'écrire une histoire du peuple allemand où ces deux tendances apparaitraient clairement, mais Gallimard ne le suit pas.

 

En 32, Decour est nommé professeur d'allemand à Reims. En 33, il devient le père d'une petite Brigitte qui l'oblige à des travaux alimentaires. Enfin, en 1936, nommé à Tours, il adhère, comme beaucoup d'intellectuels, au parti communiste. Par idéalisme, parce qu'il veut un monde plus juste où chacun, au bout du compte, pourrait avoir "une petite maison de campagne au bord de la mer." Il créée une maison de la culture, écrit régulièrement dans la feuille locale du parti, La voix du peuple, notamment un article sur Retour de l'URSS que vient de publier Gide. Selon Favre, son article "sera sans doute le moins virulent".  "Il ne parle pas de la volte-face du voyageur (...) car pour lui (Decour) Gide n'a jamais été communiste". Une année plus tard, fin 37, il rentre à Paris où il a obtenu un poste au lycée Rollin. Il divorce et se remarie... avec la même femme. Durant les deux ans qui précèdent la guerre, il suit attentivement l'actualité. A la signature des accords de Munich, il ne se fait plus aucune illusion: "Maintenant, nous nous préparons à mourir les uns et les autres." Aragon confie à Decour (qui n'a que 28 ans) la gestion de la revue Commune, dans laquelle écrivent, parmi d'autres, Cassou, Benda et Claude Aveline (cliquer ici).

 

Malgré les circonstances (la guerre approche), Decour n'hésite pas à offrir à ses lecteurs un dossier complet sur l'humanisme allemand, en relevant que celui-ci n'a jamais coïncidé avec les  périodes de violence et d'expansion de l'Allemagne. Decour a une culture encyclopédique. Son panthéon : Goethe, Heine, Nietzsche, mais il connaît aussi parfaitement la littérature allemande d'exil. Sa revue publie ainsi des contributions de Heinrich Mann, de son frère Thomas, et de Brecht, ainsi que des extraits du roman de Feuchtwanger, Exil. Ce furent deux années riches en découverte. Decour accumule ses connaissances et écrit.

 

Malheureusement, la guerre éclate. Il est mobilisé au printemps et devient le chauffeur de De Lattre de Tassigny. Démobilisé, il reprend ses cours d'allemand à la rentrée d'octobre 40, et c'est alors que son destin va basculer. Pourquoi un tel décide de résister et pas un autre? Gabin refuse la défaite et les propositions alléchantes du cinéma allemand. Paulhan également. Mais au même moment, comme le rappelle Favre, Morand se fait rapatrier de Londres pour poursuivre sa carrière diplomatique... Decour est aussitôt décidé à entrer en résistance, à défaut de savoir où se trouve, en cet automne d'accablement, la résistance.

 

Avec ses deux amis Politzer et Solomon (qui seront également fusillés en 42), Decour organise la publication d'une première revue résistante L'université libre. C'est à ce moment que Decour ayant divorcé pour la seconde fois de la même femme, tombe amoureux de la femme de Politzer, Maï, d'une telle passion qu'il envisagera de l'épouser après la guerre. Arrêtée elle aussi, Maï mourra à Auschwitz. Cet amour sera une petite lumière dans l'obscurité grandissante de la France occupée, où l'on pourrait sincèrement désespérer de l'esprit français, s'il n'y avait des lueurs dont Decour fait partie. Celui-ci annonce dès le premier numéro de sa revue "qu'au pays de Descartes, la raison restera victorieuse". L'université française a un rôle historique, celui de maintenir coûte que coûte l'humanisme. Il faut donc condamner sans appel l'antisémitisme et les mesures déjà prises par Vichy. Dans les numéros suivants, le journal s'en prend aux "succursales nationales-socialistes" (RNP de Déat et autres). Puis raille les écrivains qui, en octobre 41, se sont rendus à Weimar: Drieu, Jouhandeau, Fraigneau Fernadez, Chardonne, Brasillach et Bonnard. Decour rédige à cette occasion une lettre adressée à tous ces personnages des lettres "anciens écrivains français", "prompts à prendre les consignes de Goebbels" etc.

La Pensée libre

 

Decour et ses deux amis lancent en février un autre journal, La pensée libre, qui sera un échec. Intellectuels avant tout, convaincus que l'écrivain ne peut "rester dans sa tour d'ivoire", l'acte de résistance passe d'abord par l'acte d'écrire, la seule chose qu'ils savent faire bien, finalement. Le livre de Pierre Favre est très riche en anecdotes et considérations sur l'occupation vécue par les écrivains, quel que soit leur bord. On apprend ainsi que Desnos continue pendant quelque temps ses chroniques dans "Aujourd'hui". Jeanson aussi. Et d'autres, comme Luc Durtain (auteur d'un livre curieux "douze cent mille francs" considéré comme roman populiste) qui se rallie à Pétain, etc. La situation était complexe, quoi qu'on en dise. Decour a cette chance d'être professeur, de pouvoir ainsi survivre, tout en ayant une activité clandestine dont jamais son lycée n'aura eu vent. L'échec de La pensée libre conduit indirectement, selon Vercors lui-même, à la création des Editions de Minuit. Et bien sûr aux Lettres françaises dont Decour est le fondateur (mais la postérité se souvient avant tout d'Aragon). Decour dirigera peu de temps la célèbre revue. Il est arrêté en février 42, dans le cadre d'un coup de filet visant les communistes jugés responsables des attentats. Pendant ses trois mois de détention, Decour réclame des livres (Proust) et écrit à sa famille des mots rassurants. Il met au point, dit-il, le plan d'un nouveau roman. Au début, détenu par la police française, il peut espérer s'en sortir. Le 20 mars, il est livré à la Gestapo, condamné à mort par le tribunal militaire et exécuté au Mont Valérien après avoir écrit une lettre magnifique à ses parents (j'en ai fait l'écho dans la chronique que j'ai consacrée à Jacques Decour à l'occasion de la parution de ses textes dans "La faune de la collaboration", éditions de la Thébaïde).

 

Les lettres françaises, de mars 44: on y voit le nom de Jacques Decour, à titre posthume.

Les lettres françaises, de mars 44

 

Voilà un tour d'horizon du livre de Pierre Favre que je vous engage tous à vous procurer. Après avoir fini la lecture de ce livre, le destin de Decour suscite la réflexion. Pourquoi ce jeune homme s'est-il ainsi lancé dans la résistance, alors que d'autres ont su se taire, survivre et acquérir finalement la célébrité: Giono, Cocteau, Sartre, tant d'autres? Est-ce le rôle de l'écrivain d'agir? y a-t-il un devoir particulier attaché à son métier? Difficile de répondre. Une chose est certaine: l'écrivain est un témoin: il dit ce qu'il voit, ce qu'il entend. Son roman, un miroir plus ou moins déformé où se projettent les images du monde. C'est déjà quelque chose. Après, quitter le nid où l'on peut écrire dans la tranquillité, renoncer à écrire des romans pour faire des tracts politiques? Qu'aurais-je fait? Lisons Jacques Decour.

 

Hervé Bel