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Les Ensablés - "Je suis un monstre" (1952) de Jean Meckert

Les ensablés - 14.10.2018

Livre - Aderhold - Meckert - Je suis un monstre


« Que les éducateurs professionnels se voilent la face, pour moi j'étais dans cette boîte avec l'intention de préparer mes propres examens et je n'avais aucune sympathie pour ces petits connards prétentieux. »

C’est ainsi que le héros de Je suis un monstre de Jean Meckert (1) que nos lecteurs des Ensablés connaissent bien, envisage son travail de moniteur à l’Institut médico-pédagoqique, une école en Savoie.

Par Carl Aderhold
 


Issu d’un milieu populaire, « Narcisse », comme il a été surnommé par les autres moniteurs, n’a que mépris pour ces fils à papa. D’un de ces élèves, Mathis, il dresse ce portrait sans concession : « Son père signait dans un journal du soir ; le fils en héritait l’assurance de ceux qui sont du côté du manche. » Narcisse, lui, n’est là que pour gagner de quoi poursuivre ses études et finir sa thèse de philosophie sur la Fatigue. Les autres ne l’intéressent pas, pis il les juge sévèrement, préférant à leur compagnie, les longues balades en solitaire dans les montagnes.
 

Mais un événement va tout bouleverser et l’obliger à sortir de sa tour d’ivoire. Un jeune, Boucheret, est retrouvé mort. Un accident conclut le directeur qui veut absolument éviter tout scandale. Narcisse est le seul à connaître la vérité. Faisant partie des jeunes se réclamant du communisme, Boucheret a été tué par les « popotins », des ados hostiles aux cocos. On est alors en pleine Guerre froide et le combat entre les partisans de l’URSS et ceux du bloc occidental est à son paroxysme. Narcisse se range tout d’abord à la thèse du Grand Condor, le directeur, par volonté de conserver sa petite vie tranquille, en marge des affaires du monde. « Qu'est-ce qui manquait d'huile en moi ? Qu'est-ce qui grinçait ? Qu'est-ce qui se desséchait ? »
 

Par petites touches, donc, Narcisse prend conscience de son isolement et plus encore de son besoin des autres. C’est tout d’abord une rencontre avec un couple qui lui offre à manger alors qu’il s’est perdu au cours d’une de ses ballades. Narcisse confie à l’homme ses doutes sur la conduite à tenir, lui assène sa vision toute théorique de l’existence, qui conduit à l’isolement et l’égoïsme. A l’opposé, l’homme prône la supériorité du réel, la nécessité de s’y confronter, la rencontre avec les autres.
 

Ebranlé tout autant par les propos que par la quiétude qui règne dans la maison de ce couple, Narcisse l’est encore plus par la découverte de son homosexualité. Au jeune élève qui cherche une amitié totale, comme on en rêve à cet âge-là, Narcisse répond par un désir d’intimité physique. Ses avances sont violemment repoussées par le jeune garçon qui le compare à un « curé vicieux ». Mais l’essentiel est ailleurs. Pour la première fois Narcisse veut « sortir de [son] désert », pour la première fois, il est un être de chair, qui éprouve le besoin d’un autre.
 

A mesure que le récit avance, Meckert décrit l’entrée dans le monde réel de son héros, son progressif élan vers la solidarité. Et lorsque la révolte des jeunes explose, Narcisse a choisi son camp. 

Ce roman, initiatique en quelque sorte, écrit à la première personne emporte le lecteur par cet incessant aller-et-retour entre l’intime et le réel, mélange détonnant de pessimisme et d’espoir. Le monde est tour à tour sombre et beau, déprimant et solidaire.
 

C’est tout le charme de l’art puissant de Meckert, qui réussit ce tour de force de revisiter les passages obligés de ce genre de roman (la rencontre avec le couple qui indique la voix, la confrontation avec la nature…) en évitant tout didactisme. Ainsi le directeur veule et prêt à tout pour éviter le scandale s’avère un pédagogue intelligent qui fait confiance à l’intelligence des élèves.
 

Un roman à thèse qu’il s’attache à dérouter, à perturber ou plutôt à revivifier. En empruntant à différents genres romanesques. L’art de Meckert est celui du patchwork. Il change de registre avec une efficacité rare, adaptée à chaque état d’âme de son héros, au service de son récit, à la nécessité de concasser sa thèse. Au roman populiste des années 30, il emprunte un style cru, proche de la langue orale (on pourrait même dire qu’il y a des accents céliniens dans les réflexions de Narcisse, ses dialogues avec les autres moniteurs).
 

La question de l’engagement qui est au cœur des interrogations de Narcisse renvoie au roman à la mode existentialiste qui triomphe alors. On est parfois proche de certaines réflexions du Sartre des Chemins de la liberté. À cela s’ajoute une aptitude incroyable à accélérer son récit, à l’en dépouiller de toute remarque annexe, un style, un art qui annonce sa carrière d’auteur de polar. Je suis un monstre est en effet le dernier roman que Meckert publie dans la collection Blanche de Gallimard. Il devient ensuite un auteur reconnu de la Série Noire sous le nom de Jean Amila.
 

Mêlant coups de théâtre, suspense et analyse psychologique, description des paysages de montagne et considération très noire sur la petitesse humaine et l’ordre bourgeois, envolée sur la solidarité et la révolte, ce roman est foisonnant, déroutant, profond. Meckert tient sans cesse son lecteur sur la corde raide, croire et ne pas croire, juger et agir. Comme son héros qui pris dans une tempête dans la montagne avec les jeunes de l’Institut s’écrit : « On entendait rouler le tonnerre avec intensité, avec des répercussions plus lointaines, des échos, des reprises imprévues. Je trouvais que cela faisait très opéra et je me sentais quelqu'un. »
 

Et pour mieux emmener son lecteur loin des terres sèches et lasses des certitudes, il achève son roman à la façon d’un Jean Vigo dans Zéro de conduite : une ode à la jeunesse et sa révolte, essentielle par sa protestation naïve – malgré, contre les lazzis des adultes. « De formidables justiciers, voilà qu’on les ravalait au rang de briseurs de carreaux ; un condensé de la révolution revue par les historiens bien-pensants. »



(1) Voici les différents articles publiés par les Ensablés sur Jean Meckert-Amila (1910-1995) : Abîme - Hervé Bel, L'homme au marteau - Hervé Bel, La tragédie de Lurs - Hervé Bel, Jusqu'à plus soif - Hervé Bel, Nous sommes tous des assassins - Hervé Bel

Jean Meckert - Je suis un monstre - Joelle Losfeld, coll. Arcanes - 9782070789627  - 10,65 €




Commentaires

J'avais été agréablement surpris de ce roman au cadre montagnard, bien loin de la ville de Les coups ou La lucarne. C'est presque un autre écrivain qu'on a le sentiment de lire.

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