Les Ensablés - Journal (tome 2) de Roger Rudigoz (1922-1996) réédité chez les Editions Finitude

Les ensablés - 29.11.2014

Livre - Bel - Rudigoz - journal


Le lecteur assidu se rappellera peut-être que notre blogue avait déjà consacré un article à Rudigoz lors de la parution du premier tome de son journal intitulé "Saute le temps" (cliquer ici) ainsi qu'à son roman "Le dragon Solassier" (cliquer ici). Les Éditions Finitude rééditent aujourd'hui le deuxième tome du Journal (1963) sous le titre "A tout prix". Nous les remercions vivement de nous l'avoir envoyé, car ce fut, comme lors de la lecture du premier tome, un grand plaisir.

 

Par Hervé Bel

 

Rudigoz-A-tout-prix

 

 

On y retrouve tout à la fois la gravité et l'humour de Radigoz, une multitude d'annotations sur la vie quotidienne des années 1961-1962 marquées par la guerre d'Algérie et la toute puissance du Général, mais surtout l'on apprend comment un écrivain survit et écrit dans un contexte difficile. Il travaille par exemple à un poste subalterne dans une imprimerie où il subit la bêtise du contremaître Puta. Un jour, il n'en peut plus et démissionne. "Me voilà encore une fois sans travail, moi qui suis pourtant un fanatique du travail." Évidemment, pour lui qui a une famille, la situation n'est pas brillante. Mais ce travail à l'imprimerie l'empêchait d'écrire, et il n'a pas hésité. Il n'est pas recommandé aux écrivains d'avoir une vie de famille. Et pourtant Rudigoz en a une, et sa fille Marie que nous avons eu la chance d'interviewer (à suivre dans un prochain article) nous a confié qu'il avait été un merveilleux père.

 

Son journal est plein de ses récriminations douces amères contre Julliard, son éditeur, dont les chèques sont toujours insuffisants. L'un d'eux lui permet de partir en vacances dans le Midi où il retrouve son ami Capet. Celui-ci le présente à son patron pour un éventuel emploi de un ou deux mois. "Le patron est allé faire un tour en avion (Car M. Jourdain de nos jours se fait donner des leçons de pilotages)." "Cette canaille est redescendue sur terre  pour rendre son verdict. Il refuse (...) Motif: j'ai écrit Chien Méchant. Rudigoz n'aime pas les patrons, il n'aime pas grand monde: "(...) la solution serait de décamper à tous les diables et d'aller se cacher dans un coin sauvage avec un bon fusil." Mais c'est aussi un sensible qui a facilement les larmes aux yeux. Car, comme il le dit, "la jeunesse est lente à mourir" (il a alors 39 ans). Il est occupé à écrire à plein temps. Il semble vivre avec ses personnages. A Aix, il songe si souvent à son héroïne, Claire Solassier (à qui il consacre un roman de son cycle les Solassier), qu'il a l'impression de la voir assise à côté de lui. C'est un écrivain, un vrai, souffrant d'avoir un second métier. Mais il a cette chance, en 1961, de pouvoir s'arrêter quand il veut et retrouver bien vite un autre métier. Le monde a bien changé. Si on a un boulot, mieux vaut le tenir, écrivain ou non.

 

Le 4 juillet 1961, apprenant à la radio la mort de Céline, il a cette réflexion amère sur la difficulté de tout écrivain nouveau de s'imposer. "Si je l'avais suivi (Céline), on aurait dit encore une fois que je l'avais imité... Écrivez de longues phrases, on dira que vous copiez Proust. Qui devait tout à Saint-Simon. Soyez sombre, soyez désespéré, vous voilà kafkaïen. Lyrique, c'est du Claudel. Amer, du Léautaud. Vous n'y échapperez pas." Ailleurs, il tente de définir l'art du roman, le comparant d'abord à l'art du joueur d'échec qui serait contraint de se battre contre des pièces surgissant tout à coup. Puis il a ces mots qui retiennent mon attention: "Ce que la vie a fait de nous, voilà l'ennemi qu'on assassine dans un bon roman." Puis il ajoute: "Néanmoins, ce que la vie a fait de nous, voilà le sang et le cœur du roman"... Pour conclure qu'il n'existe aucune règle dans l'art du roman (p.148). Il est amer, conscient que ses livres ne se vendent pas, et que les journalistes n'en parlent pas assez. Déception, mais il ne renonce pas. De ce journal émane la grande force de Rudigoz, cet irrépressible besoin d'écrire, malgré tout, malgré les factures et la venue des huissiers. "Je tape, je tape, je saute, je saute et je tape (...)  Tu fais tout ça pour rien, mais c'est ta vocation." Il suit de loin l'actualité littéraire. Le 28 novembre 1961, il a cette ironie grinçante: "Hier, pendant les délibérations du jury Femina, un mauvais plaisant a lâché des souris dans la salle où se tenaient ces dames. Des bêtes qui affectionnent les restes, c'était vraiment tout indiqué."

 

Cruel à ses heures, le cher Rudigoz. Mais on peut le comprendre. Malgré les promesses de Julliard, le succès ne vient pas, ne viendra jamais, et il le sait. Parfois, il rencontre des écrivains, Brisville notamment pour qui il a une certaine affection. Mais il est seul, la plupart du temps. Rudigoz se moque de sa solitude et en souffre. Avec lui, le rire n'est jamais loin des larmes: c'est un sensible, ultra sensible. Suffit-il qu'on le reçoive bien (comme au Dauphiné libéré), et le voilà ému, prêt à croire à nouveau dans l'humanité. Lorsqu'il apprend la mort de Julliard, Rudigoz est bouleversé, se reprochant tout ce qu'il a pu écrire contre lui, avant d'avouer qu'il n'y a guère que "le diable pour faire du mal au mort." Des femmes, il se méfie tout en les aimant: "Quand j'écris des maximes sur l'amour c'est qu'une femme est en train de se payer ma tête." Je le soupçonne à certains endroits un petit peu misogyne. Mais l'argent est le souci numéro 1 de sa vie. En juin 1962, il se retrouve sans un sou, écrit quand même. Par chance sa femme est payée ce jour et revient avec deux filets remplis de victuaille: "On rit, on chante, on s'embrasse, c'est la fête." Il imagine son épitaphe: "Ci-gît un écrivain/ dans une caisse en hêtre/ Mort de faim ayant compté sur la Caisse des lettres" (après que celle-ci lui eut refusé de l'aide qu'elle finira néanmoins par lui donner). "Malheureusement, écrit-il en décembre 62 (p.198), dans le monde actuel, la littérature exige le sacrifice de soi. Et, par conséquent, le sacrifice de ceux qui nous accompagnent dans ce combat".

 

On sort de la lecture de ce journal l'esprit ravi, ayant l'impression d'avoir approché un homme remarquable et simple. Il est dommage qu'il n'ait pas fréquenté Hardellet, Fallet, et d'autres. Il se serait bien entendu avec eux... Rudigoz se dresse devant nous: un homme sincère, aimant, méprisant aussi, à la fois refermé sur lui-même, et le cœur ouvert à ceux qui frappaient à sa porte. Comme beaucoup d'écrivains, il était égoïste et avait une âme d'enfant. Peut-être est-ce pour cela que, vers la fin de sa vie, il écrivit des contes pour enfant : "Les contes de la souris chauve", en 1982, "Zodigur", en 1985. Ceux qui écrivent se reconnaîtront dans ce journal, et ceux qui n'écrivent pas comprendront peut-être le tourment que c'est d'être toujours obsédé par la feuille à remplir. Une obsession, oui, qui empêche de vivre pleinement les instants où l'on n'écrit pas. Mais aussi le bonheur d'écrire. Il faut lire ces passages où Rudigoz s'enflamme pour ses héros, comment il imagine les décors de ses histoires, partout, à tout moment. L'écriture est une grâce et une damnation à la fois. Une grande partie de son "Journal" reste inédite. Et certaines rumeurs me sont venues à l'oreille: Finitude n’exclurait pas de l'éditer... Grâce lui soit rendue! C'est que que m'a dit Marie Rudigoz, sa fille, que j'ai eu la joie d'interviouver. Vous trouverez l'intégralité de cet entretien la semaine prochaine.

 

Hervé Bel