Les Ensablés - "Journée" de Claire Sainte-Soline (1): un auteur vraiment injustement oublié

Les ensablés - 02.02.2012

Livre - Bel - Sainte-Soline - Journée


A propos d'un roman de Claire Sainte-Soline (1891-1967),  André Gide a écrit que certaines pages lui faisaient penser aux meilleures de Marguerite Audoux. C'est cela la lecture, la découverte progressive de liens, de références: un livre en appelle un autre. Un nouveau nom surgit qui intrigue. J'avais aimé Marguerite Audoux. Gide l'appréciait, je ne connaissais pas Claire Sainte Soline, et Gide semblait avoir apprécié Claire Sainte-Soline... Je suis allé sur Internet. Rien sur Wikipédia, mais, chez Grasset, la réédition d'un livre intitulé "Le dimanche des rameaux." (première édition 1952).

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Je l'ai commandé bien sûr. Puis je me suis avisé que Gide parlait d'un autre roman "Journée", paru en 1934, et jamais réédité depuis. Il n'était pas possible de ne pas le lire, et je l'ai commandé aussi et reçu très vite. Je les ai lus tout aussi vite. Ces deux romans, curieusement, se déroulent pendant une seule journée. A chaque fois, la vie des "héros" y bascule de manière radicale. Mais le texte montre que ces ruptures, depuis longtemps, se préparaient dans l'ombre, tout comme ces falaises qui s'effondrent d'un coup, usées par les pluies. Les meurtres, les départs qu'on croit brusques, ne sont jamais que le résultat de faits qui s'enchaînent, de pensées qui se sont accumulées dans le secret jusqu'à déborder.

 

En ce sens, il n'y a pas de hasard, et ce qu'on appelle le hasard n'est que le mot qui cache notre ignorance. "Journée" commence dans un lit. Une femme, madame Alphonsine Rudelin, se réveille et entend son mari qui dort et ronfle. Gendarme en retraite, il doit avoir une cinquantaine d'années; elle, on ne sait pas, autour de quarante-cinq. Elle a une fille, Eugénie, âgée de 19 ans, aboulique, toujours épuisée, d'un physique ingrat, maigre, mal soignée, trop fatiguée pour s'habiller et plaire. Depuis que le gendarme la trompe, Alphonsine ne pense qu'à sa fille, n'aime que sa fille. "Ma dorée", c'est ainsi qu'elle l'appelle. Le gendarme est un rude gaillard, sévère, faisant régner une discipline de fer dans la petite maison. Régulièrement, il va retrouver la fille Nivelle qu'il possède avant de retourner dans son jardin ou à la pêche.

 

Rien d'exaltant, rien de romanesque, en apparence. Et pourtant, dans ce monde terne, petit, pendant cette journée qui commence, un drame va avoir lieu. Non, ce ne sera pas Alphonsine qui tue son mari, ce serait trop facile, trop évident. C'est autre chose. En attendant que les faits se déchaînent, Alphonsine, dans son lit, écœurée par son mari qui sent fort, se souvient comment elle a appris qu'elle était trompée: Comment aurait-elle pu oublier cette fin de journée où elle avait été cueillir son malheur comme on détache un fruit? Le vente abattait les marrons qui tombaient avec un bruit mat. Dans la cour de la caserne les coques épineuses s'ouvraient et les graines roulaient sur la pente des cailloux (...) L'air n'était pas encore bien froid, la porte des Largeaux était restée grande ouverte et leur phonographe jouait une marche militaire. Or de l'armée, elle aimait le costume, l'allure, les couleurs voyantes, la musique surtout. Sans cela aurait-elle épousé un gendarme? Elle s'était donc avancée sans bruit pour mieux écouter (...) Elle les devinait autour de la table recouverte d'une toile cirée à carreaux. Le grand-père dans son fauteuil, l'homme et les femmes sur des chaises et les deux petits courant entre les genoux et les meubles (...) Et c'est ainsi qu'elle avait appris la vérité que tout le monde connaît au village: Rudelin et ses maîtresses; Rudelin et ses bâtards. Rudelin, un salopard...

 

 

A partir de ce jour Rudelin n'avait plus été le bon compagnon que l'on excuse lorsqu'il jure et s'emporte (...) c'était fini de le croire. Lorsque se retournant la nuit, elle touchait une jambe, un flanc, elle ne pensait plus "l'homme est là, c'est bon" elle bougonnait de gros mots comme une servante derrière sa maîtresse sans qu'aucun son ne passât jamais ses lèvres (...) il ne pouvait donc se douter de rien, le lourdeau. Pas un coup de balais en moins, la lessive aussi blanche (...) Commande et jure si tu veux, j'obéis, en discutant, cela va de soi, mais pas plus qu'avant, imprécation contre imprécation, sans jamais hausser le ton (...) Alphonsine sourit à une vengeance confuse et lointaine, elle se savait prête: la jalousie était morte, mais la haine demeurait. Alphonsine n'est pas seulement une femme trompée qu'on pourrait plaindre, c'est aussi une femme âpre au gain. Soi-disant par affection, elle a poussé sa tante devenue veuve à venir s'installer chez eux. La vieille a de l'argent "cinquante mille francs". Cela vaut la peine. Le testament est prêt. L'argent ira à "Ma dorée", mais avant, il faut supporter la tante.

 

On dit que passé soixante-dix les vieux sont assurés d'un bail jusqu'à quatre-vingts ans. on dit... on dit... la mort choisit peut-être librement son heure. Supporter la tante, cette petite vieille qu'on connaît à peine, reléguée dans le grenier... Insupportable présence. Elle descend pour les repas, le reste du temps, Dieu merci, se sentant de trop, elle reste en haut. Pour sa santé, on lui donne de la soupe, on lui refuse du café. La tante est malheureuse dans sa petite chambre. Elle songe à "avant", lorsqu'elle habitait au bord de la mer. Pourquoi est-elle partie? Mais les neveux étaient si gentils! Ils sont venus la chercher, ne voulant pas la laisser seule. Elle regrette; elle pourrait partir, mais elle a peur, de Rudelin, mais surtout d'Alphonsine. Dans la maison, il y a quelqu'un de plus dangereux qu'Alphonsine: c'est Eugénie, inquiétante aboulique, qui n'en peut plus de voir la tante et de l'entendre, de l'entendre surtout. Comme le héros du "Cœur révélateur" de Poe, qui ne supporte plus l’œil d'un vieux, jusqu'à en devenir fou, Eugénie souffre dès que la tante parle, elle souffre tellement, et cette souffrance est si vive qu'elle voudrait que la vieille meure.

 

En quelques pages, le portrait des quatre protagonistes de cette histoire est dressé de manière magistrale, sans pathos, des mots simples, des bouts de dialogues. Suffisamment informé, le lecteur attend désormais quelque chose: les forces, les haines, les répulsions sont en place.

 

 

La vieille est en danger. On le sent, on le craint. Il faudrait qu'elle s'en aille. Elle a de l'argent, elle a sa maison, qu'attend-t-elle? Ce matin-là, justement, après avoir subi une nouvelle rebuffade, la tante, devant sa grosse valise, réfléchit. Elle n'en peut plus, il faut partir sinon elle en mourra. Sa douleur morale devient si intense que, soudain, le déclic se fait: elle partira, et pas plus tard qu'aujourd'hui. "Dépêche-toi, dépêche-toi! a-t-on envie de lui dire. Le mieux serait qu'elle s'en aille pendant qu'Alphonsine et Eugénie sont au marché. "Dépêche-toi!" Vaine espérance, on sait bien au fond qu'elles vont rentrer avant. C'est inéluctable, et la vieille mourra, tué d'un coup de couteau donné par... Eugénie. Alphonsine est prête à se déclarer coupable à la place de sa fille. Eugénie trouve ce sacrifice normal. Elle n'a aucun regret, aucune émotion. Tout comme Rudelin qui revient de sa promenade et découvre les deux femmes devant le cadavre. Les trois complices vont camoufler le meurtre en suicide. C'est la deuxième partie du roman, plus intéressante encore. Une des forces de ce roman est de ne jamais tomber dans le manichéisme. Certes, Alphonsine est une crapule, une méchante, mais sa volonté de se sacrifier pour sa fille en impose. Eugénie, en aidant son père à déguiser le crime, soudain, trouve la force, la volonté qu'elle n'avait jamais eues. Son père qui l'a toujours méprisée se met à l'admirer, éprouver enfin quelque chose pour elle. Et ces traces d'humanité, au milieu de l'horreur, touchent, entraînant le lecteur à une soudaine indulgence pour ces êtres qui lui répugnent pourtant... La fin du livre nous laisse songeur, dérangé, un peu perdu. On ne regrette pas sa lecture. Pour reprendre une expression "cliché", c'est bien une pépite qu'on a découverte, tout comme "Le dimanche des rameaux" dont je vous parlerai bientôt. Une histoire différente, certes, mais où l'on retrouve, comme dans "Journée", les mêmes thèmes: la sujétion des êtres, leur aboulie, leur lâcheté. Et cette idée, aussi, que rien n'est joué dans la vie. A suivre.

 

Hervé Bel - Février 2012