Les Ensablés - "Jours de colère" (1989) de Sylvie Germain

Les ensablés - 20.10.2019

Livre - Malbrunot - Sylvie Germain - Jours de colère


Sylvie Germain est née en 1954 à Châteauroux. Formée à la philosophie, notamment auprès d’Emmanuel Levinas et de Daniel Charles, elle a été documentaliste puis professeur de français et de philosophie au lycée français de Prague, avant de se consacrer à sa seule activité littéraire. Elle obtient le prix Femina en 1989 pour son roman Jours de colère. Elle n'est pas un ensablée, mais on ne parle pas assez d'elle.
De Pascal Malbrunot
 
 

Le Leu-aux-Chênes, hameau minuscule et pauvre du Morvan, ouvert à tous les vents, tous les orages et toutes les passions, est le cadre de ce beau roman où prospèrent deux folies d’inégale portée. Celle d’Ambroise Mauperthuis, destructrice, toute de violence et de colère, à la ferme-du-Pas, et celle d’Edmée Verselay, toute de douceur et d’amour, à la ferme-du-Bout.
D’emblée il est question de folie:
«  Chez les vieux la folie fait la pause. Elle s’immobilise à la façon d’une chouette effraie qu’engourdiraient peu à peu le froid, la fatigue, la faim, au creux d’un arbre sec, jusqu’à la statufier en vague ombre blême clignotant des paupières sur un regard démesuré d’absence et de stupeur. Mais avant de parvenir à cet état de prostration, la folie doit s’être depuis longtemps faufilée dans le cœur de celui ou de celle en qui elle mûrira, et avoir longuement louvoyé dans ses pensées, ses rêves, sa mémoire et ses sens en sautillant ou piétinant, en chantonnant ou bien criant, en ondoyant ou en courant,–selon. »
 
La vision d’une femme qu’il ne connaissait pas, qu’il n’a vue que morte, poignardée à la gorge un matin de printemps, déclenche la folie chez Ambroise Mauperthuis.
« D’avoir vu la beauté de Catherine jetée bas sur les berges de l’Yonne comme un masque de déesse païenne, il en avait gardé pour toujours le désir de la voir, la voir et la revoir encore, jusqu’à l’ivresse. »
« Son choix s’était fait, brutal, un jour de beauté, de colère et de sang. Un choix s’était imposé à lui, et ce choix était fou. »
C’est non seulement la folie qui est enclenchée mais aussi la soif de vengeance.et d’humiliation. Témoin du crime de Catherine Corvol par son époux, Ambroise sait monnayer son silence. Désormais lui échoiront les forêts de Vincent Corvol, et la fille Corvol, Claude, sera destinée au fils aîné Mauperthuis, Éphraïm.
Simple fils naturel d’une paysanne du pays , Ambroise réussit à faire fortune, mais sa fortune se constitue sur un crime moral.
Or, Éphraïm ose dire non au père brutal et autoritaire, préférant à ses droits de fils héritier un bien beaucoup plus grand, un amour franc de toute ombre et de toute angoisse, en demandant la main de l’unique fille d’Edmée, Reine, « Reinette-la-Grasse », une merveille au sens étymologique, qui attire le regard et l’admiration, appelée ainsi en hommage à la Vierge bienfaitrice d’Edmée « qui avait daigné bénir ses entrailles en la rendant féconde à plus de 40 ans ». Reinette-la-Grasse, « un fruit prodigieux, énorme, lumineux », « assoupie dans la touffeur de son corps, pourchassant en vain sa faim à longueur de temps. »
À Marceau, le fils cadet docile, revient donc Claude Corvol, qui, résignée, n’a rien de l’éclat et de la fougue de sa mère. « Puisqu’Il en était ainsi, que ce visiteur a l’air de vulgaire marchand de bois l’emporte donc, mais il l’emporterait comme une branche morte, un bibelot, elle garderait son cœur fermé, son âme enfouie . Elle ne se mêlerait pas à ces gens avec lesquels elle consentait de partir, elle les côtoierait. » Séparé de son frère et marié à une femme qui a le corps en dégoût et la sexualité en horreur, Marceau ne connaît ni joie, ni plaisir, ni tendresse et ne sera bientôt plus qu’une ombre, se laissant reléguer par tous dans l’indifférence, le mépris, et finalement l’oubli. Une vie pour rien ni pour personne.
La fertilité,  l’amour, la fantaisie, la vie seront du côté d’Éphraïm et de Reine, avec leurs neuf fils. Une vie marquée par la pauvreté, mais aussi par le désintérêt, par quelque chose qui transcende l’ordre des volontés individuelles : la foi ou le sentiment. Une vie où les différences de chacun ne font pas obstacle à une véritable fraternité mais au contraire où chacun trouve sa place.
Une vie où la joie explose souvent en formidable retentissement. La fanfare païenne, fantasque et discordante, improvisée à chaque fête par la tribu des frères finit par réunir toute la population, jusqu’aux hommes de religion, quand le piano de Claude Corvol, vestige du passé, ne fait que jouer des mélodies à fendre l’âme et ne semble s’adresser qu’aux défunts. « Ce piano l’avait engourdie dans l’oubli, L’avait dispensée d’exister. Elle s’était enfermée avec ce piano comme dans un tombeau. Un doux tombeau tissé de notes où sa vie très évanescente n’avait cessé de se dissoudre dans l’absence, de prendre le goût du néant. Le très insipide goût d’un néant faussement mélodieux. » À la ferme du pas, ce ne sont que corps reclus, frileux, chagrins, corps peureux. Claude, en suspens dans l’oubli, l’indifférence et la mélancolie, ou son petit frère Léger, au corps et à l’esprit d’enfant simplet, ne voulant plus jamais grandir.
Claude finit par donner naissance à une fille unique, Camille, comblant l’espoir d’Ambroise de voir renaître de sa bru un enfant de la race de Catherine, c’est-à-dire de ces êtres avides d’espace, de liberté, de mouvement, fuyant l’engourdissement des sens et l’ensommeillement de la vie, mais l’amour forcené du grand père pour une image qu’il s’acharne à désenlacer de la vie n’entraînera que désolation et mort.
 
L’Empreinte des lieux sur les hommes réunit tous les personnages de ce roman traversé par les forces primitives de la violence, de la beauté, du désir, de l’amour, où les colères se fossilisent, où tout prend des accents de colère, même l’amour.
Bûcherons, bouviers ou flotteurs, tous sont hommes des forêts « Et les forêts les avaient faits à leur image. À leur puissance, leur solitude, leur dureté. Un même chant les habitaient, hommes et arbres. Un chant depuis toujours confronté au silence, à la roche. Un chant sans mélodie. Un chant brutal, heurté comme les saisons. »

Pacal Malbrunot


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