Les Ensablés - "Jusqu'à plus soif" de Jean Meckert, alias Amila

Les ensablés - 01.10.2011

Livre - Bel - Meckert - Amila


Ce que je vais raconter maintenant est strictement exact. C'était Dimanche dernier, dans le TGV qui me me reconduisait à Paris. Deux heures vingt à tuer, en lisant bien sûr. Et j'avais avec moi un livre qu'il me tardait d'ouvrir: "Jusqu'à plus soif" de Jean Amila, alias Jean Meckert dont j'ai déjà parlé ailleurs à propos de son beau livre: "Nous sommes tous des assassins." Je m'installe, pas grand monde, tranquille, mon bouquin sur la tablette. Le train démarre, à l'heure. J'ouvre "Jusqu'à plus soif" trouvé en occasion sur un site. Et soudain...

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Une voix, celle d'un certain Dominique, ou je ne sais plus qui, s'élève dans le wagon; une voix qui se veut onctueuse, émue; une voix qui nous dit... Qu'il est notre "superviseur de bord". Et la voix suave ajoute: "Vous êtes dans un endroit dédié à la Zen Attitude". Zen Attitude! Puis la voix, engageante (comme on dit: "Allez, courage"), nous enjoint à saluer notre voisin (car nous sommes tous frères, après tout, pas vrai? c'est la SNCF qui vous le dit!). Saluez votre voisin... Et alors, je pense à la messe du dimanche, ce moment où on nous demande : "Donnez-vous la paix." Mais ici le prêtre a une casquette à visière, une chemise violette.

 

 

J'hésite entre le rire et la colère. Rire bien sûr, je peux. Une dame de mon âge rit d'ailleurs et me regarde: nous nous sommes compris. On peut rire encore, nous sommes capables de rire. Mais bientôt, quand le souvenir des temps reculés aura disparu des mémoires trop jeunes pour les avoir connus, qui pourra rire encore? Qui en aura l'idée? Dans un monde où Airbus énonce désormais, à l'attention de ses cadres, des règles de vie dont le respect sera récompensé par un bonus; dans un monde où des pubards invente LES valeurs des entreprises, où... où  se logeront l'esprit critique, la détestation des morales pécuniaires? Allons, rien à faire, fichu. Mais j'ai mon Amila. je m'y plonge pour oublier, et tout aussitôt je suis pris. Je dois ce plaisir à un lecteur de ce blog qui, à la lecture de ma chronique sur Meckert, m'a conseillé "Jusqu'à plus soif".

 

 

En Normandie, dans les années 60, une jeune institutrice arrive dans un village infesté de bouilleurs de cru contrebandiers. Chaque jour, de cette province tranquille, des camions partent vers Paris pour alimenter les bistrots. Elle s'appelle Marie-Anne, jolie, idéaliste, et devra travailler dans l'école de Nomville dirigée par une directrice peu commode. A la gare, un vieux prêtre, l'abbé Hulin, la prend dans sa carriole. Eh bien oui, ça sentait la goutte. L'abbé Hulin puait l'alcool comme une mèche imbibée (...) cuvait béatement, rênes lâches, s'en remettant au sabot sur de Coquette qui, elle, ne buvait que de l'eau. On comprend très vite que cette jeune femme n'aime pas l'alcool, et pour des raisons qu'on comprendra plus tard. Or, la voilà dans un monde où tout le monde boit, la France des années 60 et de ce peuple au teint fleuri qui s'en va au travail avec de la goutte dans la besace. Une France disparue. L'avers du vallon au fond duquel gîtait le village était déjà perdu dans la ouate impalpable du crachin. Temps de marée, temps normand. Les tempêtes d'équinoxe étaient passées, mais octobre amenait les jours courts et les feux de bois dans les cheminées. (...) A droite et à gauche de la route, il y avait entre les prés des chemins praticables qui conduisaient aux fermes. Les prés eux-mêmes étaient fermés par des barrières de bois sur des passages fangeux, sentant la bouse et le fumier âcre... Le ton est donné, le décor aussi. On reconnaît la force d'un roman policier à cette capacité de prendre le lecteur aussitôt dans ses filets. Sur le chemin, le curé est hélé par un jeune garçon surgi de la nuit, essoufflé. Il faut qu'il vienne vite, la bonne des Soulages a été retrouvée morte dans la mare de la ferme, il faut qu'il vienne vite. Marie-Anne est bien obligée de l'accompagner. La fermière, madame Soulage, l'accueille poliment, puis, maudissant sa bonne, dit: Et voyez donc ce qu'elle nous a fait, cette sournoise pas franche. Elle s'est foutue à l'eau! Juste ce matin qu'on marmitait!... Uniquement pour nous embêter, c'est sûr! Réflexion digne de figurer dans "la Terre" de Zola, et qui me fait dire que la campagne, aux débuts des années 60, sentait encore son dix-neuvième siècle. La ferme Soulage est en train de faire sa goutte. La mort de cette jeune fille est donc une catastrophe, car la police va venir constater le décès et... les alambics. Non, pas question. La morte attendra le constat, et le curé ne dit rien. Un brave homme, ce curé, mais totalement alcoolique, comme ils le sont tous, ici, passés un certain âge.

 

 

Il y a là, à la ferme, le jeune Soulage, un peu voyou, qui regarde Marie-Anne d'un drôle d'air. C'est l'autre héros de cette histoire. Il est trafiquant, un petit trafiquant, qui livre sa gnôle à Bardin, patron de restaurant et surtout vendeur de grandes quantités de goutte à Rousseau, gangster parisien. Pour le moment, rien de bien grave pour ce jeune homme. Un jeu. Il joue à cache-cache avec les gendarmes, parmi lesquels figure le cousin de la jolie institutrice... Mais bientôt, lui aussi va vouloir travailler avec les Parisiens, doubler Bardin, et... se retrouver mêlé à un trafic beaucoup plus dangereux, mortel peut-être. L'intrigue est double. L'institutrice, confrontée à l'alcoolisme de sa directrice, de ses élèves, et qui finira par se faire haïr par le village, et le jeune homme, bientôt amoureux, mais dans l'autre camp. Classique mais efficace. On y lira aussi un passage haletant, le récit du transport de l'alcool de Normandie à Paris: les barrages, les coups de feu, la mort. Tout le long des pages, la description de la France perdue, pas forcément très belle, mais qui évoque les films de Melville et de Grangier. Ah, c'est vraiment très bien, un genre quoi, des descriptions à la Simenon, un style où  l'on reconnaît le Meckert de "Nous sommes tous des assassins." Sous le nom de Jean Amila, Meckert a écrit une vingtaine de romans policiers qu'il va me falloir lire. Peut-être vous aussi? Tout cela m'a fait oublier le sinistre TGV et ses gourous "encasquetés". Depuis j'ai lu "langes radieux" du même Amila et je n'ai pas été déçu.