Les Ensablés - "L'affaire Berthet" de Jean Prévost (1901-1944): l'inconscient du Rouge et le Noir

Les ensablés - 30.03.2014

Livre - Bel - Prevost - Stendhal


Dominique Fernandez considère Jean Prévost comme l'un des meilleurs stendhaliens du XXème siècle. Prévost est, comme l'indique Philippe Berthier dans sa préface à "l'Affaire Berthet", l'auteur d'une thèse magistrale, incisive et dégraissée, qui fait encore référence, la Création chez Stendhal. Cette imprégnation stendhalienne, nous l'avions notée dans le roman "Le sel et la plaie", où le héros ambitieux, souffrant de l'injustice, décidé à se venger par sa réussite et rencontrait une femme qui n'était pas sans évoquer Madame de Rénal. Les éditions La Thébaïde rééditent cette année un récit de Jean Prévost (1942) intitulé "L'Affaire Berthet", du nom de ce fait divers grenoblois qui inspira "Le Rouge et le Noir".

Par Hervé Bel

 

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Mais en partie, seulement, car le chef-d’œuvre de Stendhal est bien plus que l'histoire d'Antoine Berthet dont l'aventure s'est arrêtée en province. Antoine Berthet? Jeune homme doué, de condition modeste, ancien séminariste, il fut accusé en 1827 de tentative de meurtre sur la personne de Madame Michoud, épouse du maire de Brangues et mère des enfants dont il avait été le précepteur. Aux enquêteurs, il déclara qu'il avait voulu tuer Madame Michoud par jalousie, n'ayant pas supporté d'avoir été supplanté dans son cœur par un autre précepteur. Condamné à mort, il revint sur ses déclarations, pour attester que Madame Michoud n'avait jamais failli à l'honnêteté. Un recours en grâce fut envoyé au ministère de la Justice. Il faut le lire. Le crime de Berthet y est présenté comme la conséquence de son éducation trop élevée pour sa condition sociale: "Que l'on eut laissé Berthet dans un état conforme à sa naissance (...) aujourd'hui Berthet serait-il dans les prisons en attendant l'exécution de son arrêt de mort?"

 

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Le Rouge et le Noir est la dénonciation de cette pensée qui domine la Restauration. Julien meurt en effet pour avoir voulu sortir de sa condition... Chose impossible dans cette société figée où la jeunesse n'avait selon Stendhal aucune place, et qui, pour s'en faire une, fit la Révolution de 1830. L'ordre monarchique, gage de paix, exigeait des classes sociales intangibles et une hiérarchie où les plus âgés dirigeaient. L'éducation était suspecte et ne servait donc à rien dans cette société corsetée. Par l'amour des femmes, à défaut d'une autre voie, Julien cherche à s'élever, tout comme Berthet. En lisant "l'Affaire Berthet", le stendhalien éprouve un grand plaisir à le comparer au Rouge. Quant à celui qui n'a pas lu Le Rouge, il goûte un vif plaisir à découvrir un roman plaisant et instructif, riche en rebondissements, et sachant décrire, avec un style alerte, simple, la psychologie d'un individu à la fois sympathique et odieux. De manière indirecte, la lecture de "L'affaire Berthet" permet au lecteur stendhalien de mieux comprendre l'invraisemblable fin du Rouge.

 

Rappelons les faits. Après avoir séduit Madame de Rénal, Julien quitte Verrières pour Paris où il entre au service de M. de la Mole. S'ensuit la description quasi proustienne (il me faudra un jour parler de l'influence de Stendhal sur Proust) du milieu aristocratique parisien, puis le récit de la lente conquête de Mathilde, la fille de la maison, et de son père subjugué par l'intelligence de Julien. Pendant cette période, le jeune homme ne pense plus à Madame de Rénal, mais à Mathilde qui finit par l'aimer et vouloir l'épouser. Tout semble aller pour le mieux: le mariage n'est plus qu'une question de mois. C'est alors que M. de la Mole reçoit une lettre de Madame de Rénal (forcée à l'écrire par son confesseur) qui le met en garde sur la personnalité intrigante de Julien. Dès lors, les espérances de mariage s'envolent. Fou de rage, Julien se précipite à Verrières. Il tire sur Madame de Rénal et la blesse. En prison, apprenant que celle-ci pardonne son geste, il oublie Mathilde et se rend compte que son seul amour fut pour Madame de Rénal.

 

Jean Prévost

Jean Prévost

 

Je n'ai jamais bien compris le geste fou de Julien. Le livre de Jean Prévost lève cette incompréhension. Son personnage, Antonin Berthet (et non Antoine, ce qui témoigne du caractère romanesque du texte de Prévost), est un garçon malheureux, profondément seul. En entrant dans la maison du maire, il croit trouver en Madame Michoud la femme, la mère, tout ce qu'il n'a jamais eu. Son destin bascule un jour qu'il est malade. Madame Michoud va le voir dans sa chambre: Comme si elle n'avait pas vu le désordre de sa chambre, elle s'assied près de lui; et lui met sur le front sa main fraiche. Enfin, un peu de tendresse! Comme elle met sous sa tête le second oreiller qu'on vient d'apporter, Antonin lui prend la main et la porte à ses lèvres. On ne saura jamais clairement s'il y eut davantage. Mais Berthet n'oubliera jamais cet épisode. Alors que Julien paraît froid, calculateur, considérant la prise de Madame de Rénal comme un pari réussi, Antonin apparaît plus fragile et même faible. Afin d'attirer l'amour de Madame Michoud, il simule la maladie. Lorsque les rumeurs commencent à circuler, il est envoyé au séminaire pour devenir prêtre. Échec: les pères ont tôt fait de comprendre qu'il n'a pas la vocation et il est renvoyé. La famille Michoud ne l'abandonne pas pour autant. Il est embauché comme précepteur dans une famille noble, les de Cordon comme précepteur. Prévost, sans doute en souvenir de Mathilde, imagine que la jeune fille de la maison tombe amoureuse d'Antonin Berthet, un amour absolu qui le bouleverse.

 

Rien de tel n'apparaît dans le procès du vrai Berthet. Durant toute cette période, Antonin/Antoine écrit des lettres à Madame Michoud, convaincu peu à peu que celle-ci l'a abandonné, et qu'elle file le parfait amour avec Jacquin, le nouveau précepteur de la famille Michoud. Prévost décrit parfaitement comment son héros passe de l'amour pour Madame Michoud à la haine. Non seulement elle l'abandonne, mais c'est elle, croit-il, qui le fait renvoyer par les de Cordon. Elle devient en quelque sorte le symbole de son échec irrémédiable. Elle personnifie cette société inhumaine qui le rejette. En la tuant, il se venge du monde entier. Un beau jour... Mais sait-il ce que c'est un beau jour? Jamais il n'a pu jouir d'une heure de sa vie, sauf quand il apprenait, malade, la douceur d'être choyé et la fraicheur d'une main d'une femme. Mais c'est elle, depuis, qui l'empêche de vivre, de se faire prêtre, d'accepter son sort; c'est elle qui lui a trop promis (...)  Antonin rage quand il se rappelle ce rire léger, si tendre autrefois: elle rit maintenant pour se moquer de lui, sans doute...

 

Julien tire sur Madame de Rénal

Julien tire sur Madame de Rénal

 

On assiste là aux pensées de l'assassin qui ne sont pas dites dans Le Rouge. Et pour cause: elles ne correspondent pas au personnage de Julien. Stendhal veut pourtant le meurtre de Madame de Rénal. Alors, ne sachant pas comment s'en sortir, il laisse volontairement un vide dans le texte entre le moment où il apprend l'existence de la lettre de Rénal qui le compromet, et le moment où il tente de la tuer. Le roman de Jean Prévost rend l'acte de Berthet compréhensible, contrairement à Stendhal qui laisse le lecteur avec le curieux sentiment d'une imperfection.

 

En lisant "L'affaire Berthet", je me suis fait cette réflexion que l'on découvre peut-être l'inconscient de Julien, que Le Rouge exprime à l'aide de ce vide laissé par Stendhal, ce silence qui recouvre peut-être la part inconnaissable des êtres vis-à-vis d'eux-mêmes. Pour l'exprimer, Stendhal aurait dû donner des indices fréquents dans la deuxième partie de son roman. Il ne le fait pas. intentionnellement? Qui peut savoir, mais j'espère que oui, songeant à cette phrase de Bacon, cité par Poe dans Ligeia: Il n'est pas de beauté exquise (...) sans une certaine étrangeté dans les proportions. Le livre de Prévost éclaire le lecteur, tandis que Le Rouge et le Noir, lui, l'interroge. C'est qu'il n'y a pas de non-dit dans L'affaire Berthet. Est-ce pour cela que ce n'est pas un chef-d’œuvre? Mais peu importe après tout. Outre l'intérêt de l'histoire pour elle-même, son livre permet de réfléchir sur la création, sur ce qu'aurait pu faire Stendhal, si justement il n'avait pas été Stendhal. On voit aussi comment deux auteurs peuvent traiter un même sujet, de façon très différente, pour signifier les mêmes choses.

 

Merci à La Thébaïde pour la réédition de ce livre passionnant, grandi par l'ombre de Stendhal.

 

Hervé Bel