Les Ensablés - "L'autre enfant" (1931) de Lucie Delarue-Mardrus

Les ensablés - 08.04.2018

Livre - Lucie Delarue Mardrus - roman Delarue Mardrus - Autre enfant


Journaliste, poétesse, romancière (70 romans), Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) a été célèbre en son temps. Cela ne peut qu'inquiéter ceux qui bénéficient en leur époque d'un peu de gloire, et consoler un peu ceux qui restent dans l'ombre. Comme en amour, "rien n'est jamais acquis à l'homme" en littérature. J'ai trouvé ce livre "L'autre enfant" (1935) au Marché Brancion à Paris, temple des livres rares, et lieu délicieux où l'on peut rêver à loisir, et se croire encore dans un temps où le livre compte encore. L'exemplaire, relié en demi-cuir rouge, superbe, m'a attiré aussitôt, avant même que je sache quel roman se cachait derrière. Il ne coûtait pas plus que 5 euros...

Par Hervé BEL




 

Ce roman laisse l'impression mélancolique que l'on éprouve chez un brocanteur en découvrant à la lueur jaune d'une ampoule, dans une odeur de cave et de poussières, un objet désuet, oublié, que ceux qui ne sont plus devaient regarder ou utiliser dans un temps très ancien. On le touche, avec cet espoir secret d'y retrouver les morts qui l'ont manié: un écritoire, une vieille cafetière... Lire Un autre enfant, c'est sentir à la fois le temps et la permanence humaine.

Ecrit dans une langue riche, poétique, comme tout ce qui s'écrivait alors (même chez les plus médiocres), Un autre enfant commence avec un couple qui s'ennuie. Le mari, Divre Villevillers, est un peintre célèbre, riche, et dépressif, en proie au spleen. Marie, la femme, semble une pauvre chose pâlichonne, toute dévouée à lui, et pour lequel elle éprouve un amour et une admiration infinis: La femme de l'artiste ne doit attendre qu'effacement et résignation (...) Elle se sentait inutile et presque encombrante. Marie voudrait un enfant. La nursery est désespérément vide. Elle y va souvent. Un jour, son mari l'y trouve et la rabroue gentiment: Alors, encore un coup, madame veut couver? Tu sais ce qu'on fait aux poules, dans ce cas-là?

Divre n'est pas méchant, seulement un être profondément égoïste comme le sont beaucoup d'artistes. La tristesse de sa femme lui fait mal au coeur, mais que peut-il faire?

Les journées étaient souvent longues. "Tout de même, des enfants..." Elle jouait. Il rêvait en fumant, la tête farcie de tourments, torturé par sa peinture qui ne répondait pas tout à fait à ses recherches, torturé par son âme.
Et puis un jour, lors du réveillon de l'année 1911, les circonstances (qu'il vous faudra lire, cher lecteur!) les amènent à adopter une petite fille. Drive l'accepte pour faire plaisir à sa femme: Une poupée qui coûtera cher!

Ils lui donnent un nom, Gizèle. L'enfant est facile. Elle dit "papa" plutôt que "maman". Ce n'est pas le couple Villevillers qui l'adopte, mais bien cette petite fille qui, on le dirait, comprend bien que sa seule chance en cette vie est d'être gardée par ces gens. Même Drive, esprit cynique, finit par être attendri. On ne sait pas trop si c'est pour le plaisir qu'il ressent d'avoir contenté sa femme, ou bien la réelle affection qu'il pourrait sentir naître en lui, pour Gizèle.

Un jour, il consent même à accompagner Marie pour quelque course destinée à l'enfant: Elle leva vers son mari des yeux si beaux qu'il en eut une espèce de frisson. Elle semblait de toute son âme lui dédier ce bonheur qu'elle tenait maintenant sur ses genoux, et qui lui venait après tout de lui, comme si ç'eût été le fruit même de leur conception.
Tout va de mieux en mieux. Drive accepte que l'enfant reste à côté de lui, à le regarder peindre. Lui s'attache, mais toujours avec une certaine distance, quelque chose de réversible, et c'est tout la finesse du récit de laisser entendre sans le dire que les choses ne sont pas si simples.

Mais voilà que Marie est enceinte et accouche, Plutôt que de s'en réjouir, le lecteur comprend que cette nouvelle marque le début de la fin pour la petite Gizèle confiée à une nurse anglaise et peu à peu négligée: Ils ne se l'avouaient pas encore, Gizèle n'était plus dans leur histoire, qu'une mesure pour rien.

Une erreur en quelque sorte, que Drive appelle, avec un mauvais goût, une "boulette", et c'est d'ailleurs ainsi qu'il surnommera désormais sa fille adoptive.

Il ne pense plus qu'à la chair de sa chair. L'enfant a pour nom Marie, bientôt Marinette. On lui trouve toutes les qualités. Pourtant, elle n'est pas facile comme Gizèle, laquelle continue d'adorer sa mère et surtout son père, Drive. Rien n'avait pu décourager l'étrange amour qu'elle avait pour lui.

Le roman saute la guerre 14. Drive est ruiné. Ses peintures ne plaisent plus. Finis les vacances dans le midi, le luxe, les domestiques. Désormais, à peine aidée, Marie devient la bonne à tout faire en même temps que l'institutrice. Marinette reste une enfant pénible, tout le contraire de Gizèle. Marinette qui s'affirme moqueuse, ironique; Marinette qui lit couramment, qui écrit; Marinette qui grandit et s'allonge; (...) Marinette impérieuse, emportée, amusante; Marinette à douze ans, bientôt une petite femme; Marinette coquette, exigeante, piaffante, intelligente; Marinette, Marinette, Marinette!... - et plus de fortune pour l'entourer des somptuosités du passé! La gêne...

Là est le problème: Marinette n'accepte pas la pauvreté. Elle en viendrait à mépriser ses parents. En tout cas, dès l'âge de seize ans, entend faire ce qu'elle veut. Elle se heurte à son père, lequel souffre. Il l'aime trop, et trop d'amour est faiblesse.

Pendant ce temps, Gizèle, toujours aimante, a compris et s'est éloignée, rejoignant sa nurse en Angleterre. Elle reviendra pour d'arranger les choses. trop tard peut-être. Marinette, quant à elle, est devenue une "Garçonne" à l'image de celle que peint Victor Margueritte dans son roman éponyme. Elle se veut libre, découche chez une amie, ne respecte plus ses parents, et elle conduit. Personnage antipathique et pour lequel, on le sent, son auteur a de l'empathie, femme libre elle-même. Rappelons-nous que les lignes que nous allons lire date de 1935 :
 

Cette génération féminine qui nous étonne et qui nous froisse, elle a la précoce audace d'un capitaine de quinze ans. Elle veut sa responsabilité tout de suite, mais, en même temps, son indépendance. Elle rejette l'aile protectrice, le giron berceur (...) L'existence est brève - et rude. Nous voulons bien travailler dur. Nous sommes courageuses. Mais il nous faut plus nous considérer comme des bébés lorsque nous avons passé l'âge. Quand nous allons à nos affaires, nous n'avons pas besoin que papa et maman nous suivent. Si notre énergie nous fait le coeur sec et les yeux cruels, tant pis pour eux. Ils ont eu leur jeune temps, nous le nôtre. Nous, filles, nous sommes des sortes de garçons.


Etonnant, non? comme quoi il n'y a rien de neuf sous le soleil...

Je ne vous dirai comment fini ce petit roman, joli comme une porcelaine, et où l'on verra comment Gizèle accomplira son destin, tandis que Marinette s'éloignera définitivement.

Nul doute que vous trouvez ce roman sur la toile. Essayez "Rare book". Evitez, si vous le pouvez, Amazon qui tue nos libraires.

Hervé BEL - avril 2018

Encore un mot. Je vous avais dit que Delarue-Mardrus était une poétesse. Je vous offre ci-dessous un de ses poèmes. Ce n'est pas grand-chose peut-être, mais c'est charmant.

J'ai coupé mes cheveux afin que mon visage,
Sous sa coiffure d'autrefois,
Ne puisse me montrer la déchirante image
Du temps aux implacables doigts.
En changeant de coiffure on croit changer de tête.
Il me semblera vieillir moins
Sous la courte toison rejetée en tempête
Où je puis enfoncer mes poings.
J'ai, de même qu'au temps où les belles prêtresses
Sacrifiaient aux morts élus,
Comme sur un tombeau consacré mes deux tresses
A ma jeunesse qui n'est plus.




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