Les Ensablés - "L'enfant à la balustrade", de René Boylesve (1867-1926): Combray par la petite porte

Les ensablés - 21.06.2015

Livre


Il y a quelque temps, au café Marceau, j'ai eu la chance de retrouver François Ouellet, professeur de littérature française au Québec, et grand spécialiste de la littérature "en marge" (pour reprendre son expression). Il a publié plusieurs ouvrages, dont, en collaboration avec d'autres spécialistes, "Populisme, pas mort", dont j'ai déjà parlé (cliquer ici), et  "Relire vingt-cinq romanciers méconnus du XXème siècle" (Editions  Nota bene, 2010). Nous étions donc en train d'échanger, lorsqu'il me demanda: "Avez-vous lu René Boylesve?" Je dus reconnaître que non. "Connaissant votre goût pour Proust, me dit-il, je pense que vous devez absolument le lire." De fait, la lecture de "L'enfant à la balustrade" publié en 1903, réédité par 10 18 puis en 1999 par les éditions du Rocher est une véritable révélation.

 

Par Hervé Bel

 

balustrade

 

 

On y découvre, superbement écrite, passionnante, la vie d'une petite ville qui serait Combray avant l'heure, à travers les yeux d'un enfant qui pourrait être le narrateur de la Recherche. Boylesve lui-même, découvrant Proust en 1913, eut cette impression de lire ce qu'il avait voulu lui-même faire. J'ai lu qu'il en fut mortifié et que, dépité, il refusa quelque temps de reconnaître du génie à Proust. Tous, nous avons eu l'occasion de retrouver chez un auteur des idées que nous avions nourries en secret, persuadés qu'elle n'étaient qu'à nous, et qu'un jour peut-être, nous pourrions les révéler au public. Notre réaction, chaque fois, est mitigée. Il s'y mêle une certaine fierté (car après tout notre idée a été publiée) et une  déception se retournant contre l'auteur qui, en quelque sorte, nous les a volées. Comme l'écrit si bien Bourbon-Busset dans "Les aveux infidèles": Nous étions surpris et un peu déçus de retrouver chez un auteur, par exemple chez Proust, les impressions dont nous étions si fiers. La vie, pour employer le langage des grandes personnes, n'avait-elle d'autre fonction que de vider d'eux-mêmes ceux qui commençaient à être, pour les confondre dans la masse anonyme du déjà vécu? Puis, la blessure de vanité disparaît et nous en venons à sentir  une espèce de communauté d'esprit avec notre "voleur".

 

Ainsi naît l'amitié littéraire. Ainsi Boylesve, repentant, écrasé par le génie de Proust, put écrire: Notre œuvre, à nous, est ruinée par celle-là. Nous avons travaillé en vain. Proust supprime la littérature des cinquante dernières années (citée par Gérard-Gailly, dans René Boylesve et Marcel Proust, quelques échanges et témoignages, Le Divan, 1931). René Boylesve exagérait, bien entendu: c'était dire que Flaubert, Maupassant, et tant d'autres avaient écrit pour rien. Mais pour ce qui le concernait, effectivement, la question se posait à double titre. Sur les thèmes, d'abord, très proustiens, qu'il développait roman après roman: le monde de l'enfance, l'amour pour les parents et bien sûr le snobisme provincial. Ce dernier sujet était particulièrement abordé dans "L'enfant à la balustrade", où le père du héros, notaire, ayant déplu au grand notable du bourg, se voit peu à peu écarté de la bonne société, de manière subtile et insensible. Enfin, Boylesve partageait avec Proust ce goût du temps perdu et cette certitude que la littérature pouvait le retrouver.

 

René Boylesve

Réné Boylesves

 

Et puis, question véritablement angoissante pour le sensible Boylesve, il y avait son style. Jusqu'en 1901, n'ayant pas lu Proust, Boylesve avait écrit comme lui: des phrases longues, multipliant les incidentes, les conjonctions, les adjectifs. Ce n'était pas une pose, un artifice: aux yeux de Boylesve, comme à ceux de Proust, le sujet de l'oeuvre nécessitait un tel style "d'accumulation", où chaque mot se devait d'être nuancé par un autre, la réalité du sentiment étant subtile, parfois contradictoire. Puis René Boylesve rencontra Louis Ganderax (1855-1941), alors patron de la Revue de Paris, et lui soumit son manuscrit "Les bonnets de dentelle" (qui deviendra plus tard "la Becquée"). Ganderax le lui renvoya couvert de notes et de ratures. Ecrire, pour ce dernier, imposait une sévère économie de mots. Il fallait suggérer et non pas expliciter. Sévérité flaubertienne poussée à l'excès... Gérard-Cailly (op.cit.) indique ainsi que Ganderax n'admettait pas que l'on écrivît: "Je viens vous voir demain", à cause des trois mots débutant par la même consomme... Ce qui est étonnant, c'est la docilité avec laquelle Boylesve se plia aux remarques de Ganderax. Il adopta, on peut le dire, un style radicalement différent du précédent, dont "L'enfant à la balustrade" porte témoignage.

 

Assis, Marcel Proust, Louis Ganderax et Madame Straus

Assis, Marcel Proust, Louis Ganderax et Madame Straus

 

Dans ses Souvenirs ("Devant la douleur", page 198, Laffont), Léon Daudet confirme le rôle que Ganderax a joué sur le style de Boylesve: Ganderax acquit très vite une extraordinaire réputation de correcteur de pet-de-loup (argot signifiant universitaire pédant, NDLA). Il renvoyait aux auteurs leurs épreuves couvertes, raturées de notes innombrables, où il leur proposait le changement de telle conjonction, de telle locution, de tel verbe, de tel substantif, de tel adverbe, de tel signe de ponctuation. (...) les corrections de Ganderax étaient généralement sensées, opportunes (...) Il y a comme cela de vieux professeurs de rhétoriques que l'on a le tort de ne pas écouter et qui savent leur langue sur le bout du doigt. Je n'ai trouvé que René Boylesve pour partager mon avis.

 

Boylesve, découvrant la phrase proustienne, en fut évidemment mortifié. Mais il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même: plutôt que de suivre sa voie, il avait accepté celle d'un autre. Il faut du courage pour persévérer, il ne l'avait pas eu. Mais l'oeuvre de Boylesve, cet "Enfant à la Balustrade" notamment, mérite qu'on s'y arrête. Ce roman s'adresse à ceux qui furent sensibles, blessés très jeunes par la cruauté du monde adulte, et qui trouvèrent refuge dans le rêve, la poésie, la littérature. A ceux qui, durant quelques années, crurent à tort que la femme était un être à part, bon et doux, un rêve fait chair en quel sorte.

 

Un jour, le jeune enfant aperçoit l'amour, dans une grande jeune fille qui le surprend dans un jardin plein de soleil, Marguerite Charmaison, apparition aussi miraculeuse que celle de Gilberte dans "Du côté de chez Swann". A mon grand chagrin, je revis rarement Marguerite Charmaison, parce que j'habitais encore la campagne tandis que ma jeune amie , qui était la fille d'un député de Paris, ne venait à Beaumont  qu'aux vacances , voir la grand-maman Charmaison. Sa mère, très parisienne, aimait mieux les plages ; son père, absorbé par la politique et le goût des arts, partageait son temps entre ses électeurs et Drouot.

 

Il aime d'un amour éthéré l'inaccessible Marguerite dont le milieu social lui paraît supérieur au sien. Il ne l'apercevra que de temps à autre. Plus âgée que lui, elle le prend pour un enfant, l'ignore ou bien le cajole, tandis que se noue un petit drame provincial, entre sa famille et la ville de Beaumont. Dans cette province reculée, tout se sait. Et Beaumont apprend un jour que le père du jeune héros a décidé d'acquérir une belle maison dont la terrasse s'orne d'une balustrade, que Monsieur Plancoulaine, le riche de l'endroit, voulait acheter pour son neveu.

 

Aussitôt, ou presque, Monsieur Plancoulaine retire ses affaires du cabinet du notaire. Peu à peu, les petits notables l'imitent. Les relations tombaient vite à Beaumont, dès qu'on ne les alimentait pas chez les Plancoulaine. A combien de portes nous présentâmes-nous ainsi, attendant cinq minutes avant qu'une bonne vînt, en courant à toutes jambes, nous dire: "Madame est sortie", ou "Madame est au bout du pont" - ce qui voulait dire chez les Plancoulaine.

 

Le parti pris narratif est le point de vue de l'enfant qui entend et voit, ne juge pas, laissant au lecteur le soin de combler les vides, les non-dits, appréhender ainsi, par lui-même, toute la complexité de la réalité.

Ce rôle "actif" du lecteur donne de l'épaisseur dramatique. Parti pris totalement différent de Proust. On devinera ainsi, à mots couverts, le drame conjugal qui se joue entre le père et son épouse appelée "Petite-maman" par son beau-fils, le narrateur. Petite-maman, plus jeune que son époux, supporte mal d'être écartée du "Monde" et n'a plus que la consolation de la visite du jeune docteur Troufleau. Lentement mais sûrement, ce qui n'est d'abord qu'une amitié reconnaissante change de nature, sans que cela soit dit, sous le regard de l'enfant à la balustrade, observateur muet, dont la vie spirituelle est toute imbibée de Marguerite dont il suit, de loin, la merveilleuse vie. Souvent, en redescendant, je trouvais réunis, mais séparés par la grande table ronde de la salle à manger, ceux qui faisaient pleurer mon père. Le docteur Troufleau venait dans la journée, en passant, sans ôter son pardessus, sans déposer son chapeau. Il venait, poussé par une force plus puissante que lui, je suppose: il venait aussi pour ne pas avoir l'air d'éviter de venir. Car on en arrive là. Pas une seule fois je ne les surpris disant une parole qu'ils n'eussent pas dite devant moi, pas une seule fois ils ne changèrent gauchement la conversation à mon entrée.

 

"L'enfant à la balustrade", c'est aussi le roman d'une initiation à la littérature. A la fin du texte, chassé des rêves par la réalité qui s'impose à lui, il se sentira appelé à la poésie. A la statue du poète de Vigny, une nuit, il crie: Que voyez-vous? Que voyez-vous? Vous qui avez l'air d'être au-dessus de nous? "L'enfant à la balustrade" eu un grand succès et fut traduit en plusieurs langues. Gide, en novembre 1904: A Alger encore, je lus les Vacances d'un jeune sage, livre assez médiocre qui venait de paraître et le délicieux Enfant à la balustrade, que je relus aussitôt à Em à haute voix. Ailleurs, au début de mai 1905, Boylesve répond à Gide qui l'avait sans doute félicité: C'est précisément pour les gens comme vous que j'écris. Qu'est-ce que nous désirons, n'est-ce pas? Trois ou quatre mille lecteurs... Et que pensait Proust de Boylesve? Inutile de lire les lettres qu'il a pu lui adresser. Proust mettait un point d'honneur à toujours flatter ses correspondants, quitte à les critiquer cruellement par derrière. Mais en juillet 2007, à la princesse de Caraman-Chimay, il écrit: En France, il y a au moins deux romans de Boylesve qui sont bien agréables à lire, la Becquée (admirable) et l'Enfant à la balustrade (Marcel Proust, Lettres, Plon page 404). René Boylesve, élu à l'Académie française, rencontrera Marcel Proust le 30 novembre 1920 à la réunion du jury Blumenthal. Virginie Greene, dans les notices biographiques des Lettres, page 1193, indique: Boylesve a écrit dans son journal un portrait saisissant de Proust arrivant à cette réunion. Saisissant mais traduisant peu de sympathie et laissant affleurer un antisémitisme de bon ton. Proust a "l'air d'une dame juive de soixante ans, qui aurait été belle".

 

Bon, oublions ça, et lisons, et relisons "L'enfant à la balustrade"!

 

Nota bene : passionnant article sur l'art de Boylesve (cliquer ici)