Les Ensablés - "L'épingle du jeu" de Jean Forton (3), histoire d'une fascination

Les ensablés - 09.03.2011

Livre - Bel - Forton - épingle du jeu


Dans "Au revoir les enfants", film à mes yeux magique, et que je ne regarde jamais sans sentir monter un sanglot, une scène montre un élève lisant la nuit sous une couverture, avec une lampe de poche, bientôt rejoint par un autre. Ils sont en pension, chez les Pères, de bons Pères eux, pas comme ceux que nous dépeint Forton dans son roman "L'épingle du jeu". Le pensionnat, et l'école aussi, c'est la fin de l'enfance.

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Fini le tête-à-tête avec Maman, le cocon familial. Désormais le monde, la solitude au milieu des autres, les brimades des copains, et la peur du maître. Mais aussi la camaraderie, les coups fourrés, la liberté qui apparaît au delà des murs, goûtée avec une joie sans pareille. Les premiers cafés pris en cachette, avec un bon copain. Les amours éthérés, impossibles, pour des visages aperçus dans un bus, les bagarres, les tentations. Tout cela est une matière inépuisable pour la littérature.

Jean Forton a repris ce thème dans son roman "L'épingle du jeu" écrit à la première personne. Une espèce de journal sans date, tenu par un jeune homme de seize ans, Michel de Pierrefeu. Le style est tenu, les propos de haut niveau, peu probables sous la plume d'un adolescent. C'est peut-être la seule invraisemblance de ce beau texte. En le lisant, je me suis retrouvé adolescent, avec ce mélange de sérieux et d'enfantillage, avec le sentiment, toutefois, que je n'aurais jamais été capable d'écrire comme Pierrefeu. Mais attention, ce n'est pas un énième roman sur l'adolescence collégienne... Cela se passe pendant la guerre.

Les allemands sont là; la disette aussi. Le monde de Pierrefeu est un monde de femmes et d'hommes en soutane, tandis que les soldats sont prisonniers en Allemagne. Les Pères tiennent l'école où Pierrefeu va chaque matin, dans le froid vif de l'hiver qui brûle ses lèvres et ses jambes nues. Brillant élève, fier, il méprise les élèves dominés par la terreur inspirée par les pères. Il parle, il critique. Des mouchards chuchotent. Et ce qui devait arriver arrive: le préfet de l'école, le pire de tous, le Père Labarthe, au visage maigre, le colle sur un prétexte futile: Pierrefeu est désormais dans l'œil du cyclone.

La première partie du roman est anodine, drôle parfois. On y suit les amours un peu ridicules du meilleur copain de Pierrefeu, le naïf Durieu. Pierrefeu se dévoue pour lui. Il voudrait être l'artisan de son bonheur. Il y parviendra, et cela donnera lieu à une merveilleuse scène dans la forêt qui, à elle seule, vaut la lecture du roman. Forton parle de choses simples, un amour d'adolescent, mais fait naître des émotions assez puissantes. Durieu a pris la main de Josette. J'étais content qu'il ait eu ce courage. Elle-même a incliné la tête et l'a posée sur son épaule. Il y a eu un long silence pendant lequel tous trois nous n'avons pas bougé. A cet instant, je doutais que tout ceci ne fût que le fruit d'une farce. Fatigue ou émotion vraie, j'avais envie de leur dire que je les aimais bien, tous les deux, et que je souhaitais de tout mon coeur qu'ils fussent heureux à jamais. Mais l'objet du livre est ailleurs, dans le face-à-face entre l'adolescent et le Père Labarthe, bourreau puissant, méchant. Pas toujours. Sa part d'ombre, à ce père, n'est pas le mal, mais la bonté que Michel ne peut s'empêcher de soupçonner. Soupçon qui renaît à chaque fois que le Père est moins méchant qu'attendu.

Au fond, Michel est fasciné, quoiqu'il en dise, par cette méchanceté entrecoupée de douces lueurs. Il est comme ces hommes qui préfèrent aimer une garce plutôt qu'une jeune fille douce et dévouée ; ou comme ces femmes qui s'attachent aux hommes qui les méprisent ou les battent. Ah, plaire à celui qui vous ignore! Et comme la moindre bonté de sa part a du goût! On en voudrait plus, toujours plus, et pour cela, insensiblement, vient la soumission, les renoncements... Je ne peux le nier: il y a eu un moment, dans le bureau du préfet, où sincèrement j'ai souhaité de demander pardon, où je me suis cru véritablement coupable. Tel est leur pouvoir. Entre la peur qu'ils répandent en nous et cette domination qui s'empare jusque de nos sentiments les plus intimes, ils finissent par nous disloquer, nous abrutir, nous rendre lâches, sans volonté, des fantômes d'êtres.

Au même moment, les bourreaux entrevoient la possibilité de la manipulation, surtout si la victime potentielle est un adolescent intelligent, en avance sur les autres, las des amours enfantines de son meilleur copain, brûlant d'être, d'agir. Ce Père, qui est-il vraiment? Ses élans, ses colères sont-ils vraies? Le roman est axé sur cette question dont la réponse n'est connue qu'à la fin et conduira Pierrefeu à son destin. Le dernier chapitre est vraiment inattendu. Il m'a laissé pantois quelque temps. J'étais bouleversé, et je n'exagère pas. Il ouvre sur une multitude de réflexions sur la  domination et l'épaisseur des êtres. Mais plus encore sur le sens de la vie, et c'est là dessus que je poursuivrai dans une autre chronique. à suivre. Hervé BEL




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