Les Ensablés - “L'homme de choc” de Joseph Peyre (1892-1968)

Les ensablés - 26.07.2020

Livre - Coudy - Joseph Peyre - L'homme de choc


Joseph Peyré était béarnais. Après des études littéraires où il eut Alain comme professeur de classes préparatoires, il s’essaya au barreau puis à l’administration territoriale. Mais c’est dans le journalisme puis dans l’écriture de romans qu’il trouva sa voie. Ses œuvres sont celles de l’action et de l’énergie allant de l’aventure saharienne à la tauromachie (Sang et Lumières lui valut en 1935 le prix Goncourt et fit l’objet d’une adaptation au cinéma en 1954 avec Daniel Gélin et Zsa Zsa Gabor, dialogues de Michel Audiard) et à la haute montagne (Matterhorn- le nom alémanique du Cervin en 1939).
Par Henri-Jean Coudy



 

Le sujet de «L’Homme de Choc» est une de ces aventures humaines qui se déroule pendant l’insurrection des Asturies qui fut, en octobre 1934, une sorte de petite répétition de la guerre civile espagnole de 1936-1939. Dans la capitale des Asturies, Oviedo, vont se combattre, en un lieu unique et un temps court, le front unique des organisations ouvrières, anarchistes et socialistes et les forces gouvernementales, gardes d’assaut, gardes civils et soldats de l’armée régulière pour que triomphe ou périsse la révolution socialiste.
 

Depuis 1931 et l’abdication du roi Alphonse XIII, arrière-grand-père de l’actuel roi Felipe, l’Espagne est une république. Une république instable, brinquebalée par des forces sociales et politiques irréconciliables; comme si coexistaient sur la même terre l’Espagne des Rois Catholiques et celle des mouvements socialistes et révolutionnaires.


En cet automne 1934, les hasards des élections ont porté le politicien centriste Lerroux à la tête du gouvernement où il fait entrer quelques membres de la CEDA (droite catholique).
 

Pour la gauche révolutionnaire, c’est une provocation insupportable et la riposte ne peut être qu’insurrectionnelle.

C’est ainsi que les partis ouvriers asturiens (Union de los Hermanos Proletarios qui regroupe anarchistes et socialistes) organisent l’insurrection de la province contre Madrid, en pensant être à l’avant-garde de la révolution socialiste espagnole qui doit gagner tout le pays.
 

L’avant-garde insurrectionnelle, ce sont les mineurs des mines de charbon asturiennes, prolétariat soudé et habile à manier le bâton de dynamite.
 

L’Homme de Choc, le Morenu (le brun en langue asturienne, je suppose) est de ceux-là : «Trois heures passées. D’une minute  à l’autre, le coup de mine qui devait donner le signal de la révolte allait tonner. Le Morenù, piqueur au puits des Arenales, et chef de l’escouade de choc, repoussa la porte, qui avait embarqué un paquet d’air nocturne, chargé de l’odeur suffocante des pommes à cidre.» La boisson «  nationale» des Asturies.
 

Et d’abord s’emparer des «  cuarteles» de la Garde civile : un premier drame, le sergent qui commande l’un des postes est le beau-frère du Morenù, qui, refusant de se rendre, se fait tuer en même temps que la sœur de l’homme de choc, venue au secours de son mari.
 

Impossible de s’attarder, il faut se diriger vers Oviedo, la capitale, où l’on doit réduire les Asaltos (Gardes d’assaut, corps crée par la République) et le régiment de l’armée régulière.
 

Le décor se met en place : la cathédrale et sa tour où se sont réfugiés des soldats fidèles au gouvernement et autour de laquelle vont se jouer les jours de l’insurrection. «À vrai dire, l’occupation de la tour qui devait être le pivot de la défense loyaliste avait été tardive. La masse silencieuse de la cathédrale et des toitures qui soutiennent son vaisseau de pierre noirci par des siècles de pluie, l’éternelle pluie asturienne, avait été dès la première nuit de la révolution, condamnée et abandonnée comme une épave»
 

Et pourtant, quel lieu essentiel! «Nul observatoire, nulle plate-forme de tir n’aurait… offert pareille portée.» C’est devant elle que se brise l’attaque des insurgés, décimés par les tirs des fusils Mauser et des mitrailleuses Hotchkiss, «abattue par le feu de la cathédrale, l’obstacle monstrueux auquel personne n’avait pensé».
 

Et pour cause, les loyalistes y ont disposé leurs meilleurs tireurs, comme ce sergent Juan Mas dont trois cadavres d’assaillants que personne n’est allé récupérer : «trois croix noires aplaties à l’entrée de la ruelle qui allait prendre le nom d’Impasse de la Mort.»
 

Le Morenù, Parrita, un bon camarade andalou, Rubin, un autre asturien forment un groupe de combat, secoué par les annonces contradictoires des temps de révolution («Camarades! La victoire est à nous. Nous tenons Saragosse, Barcelone et Séville.») et les dures réalités des affrontements militaires improvisés (cartouches qui ne vont pas aux fusils, canon dont les obus sont sans effet sur les murs de la cathédrale). Et il y a Marife, une infirmière dont le chemin croise celui du Morenù, pas aussi souvent qu’il le voudrait, mais suffisamment pour que les sentiments s’en mêlent au milieu d’une insurrection qui tourne en rond.
 

Le temps ne joue, en effet, que des tours à l’insurrection ouvrière : les avions qui viennent de Leon et dont il a été dit que les pilotes étaient passés à la révolution lâchent leurs torpilles non sur la cathédrale, décidément insubmersible, mais sur les insurgés; ainsi meurt Parrita, dont la verve andalouse manquera à ses sombres camarades asturiens.

Et la dernière attaque, emmenée par un tank aux armes de la FAI  (le parti anarchiste), et qui devait enfin emporter la défense de la cathédrale n’ira pas jusqu’au bout, touché par un coup d’embrasure qui démontre que les soldats de métier tirent mieux que les révolutionnaires enthousiastes.
 

La révolution ayant échoué partout ailleurs en Espagne, l’armée arrive, le Tercio, la légion espagnole menée par un général «africanista» déjà connu, mais qui le sera bientôt encore plus, Francisco Franco dont il n’y a pas à attendre de merci.
 

Pour prix de son courage, Le Morenù réussira à quitter la ville et à gagner les collines qui l’entourent où, lui dit-on, les attaques des loups contre les troupeaux de moutons se sont multipliées, comme si la violence dépassait largement les hommes.
 

Il aura appris auparavant que Marife a été tuée aux manettes d’une mitrailleuse. La révolution et l’amour ne se conjuguent pas facilement.


Le voyageur qui s’arrêtera  aujourd’hui dans la capitale des Asturies y découvrira des traces de balles sur les murs de la cathédrale et, salut ironique à un passé héroïque et sanglant, une statue de…. Woody Allen, qui, il est vrai, tourna l’un de ses films dans l’ancienne capitale des ouvriers révolutionnaires.


Henri-Jean Coudy, juillet 2020.


Commentaires
Ne le prenez pas mal...

C'est «Sang et Lumière» sans «s» final...

Sinon excellente rubrique que ces Ensablés !

Et donc il existe une statue de Woody Allen ?

On apprend vraiment tous les jours !

Espérons qu'elle n'encoure pas des sévices et déprédations de brigades d'épuration...!

Continuez de nous faire découvrir ou -plus rarement sans doute - redécouvrir des livres anciens ne figurant pas parmi les grands classiques.

La littérature française offre pour cela un champ d'investigation(s) immense et d'autres contributeurs et contributrices ne seraient pas de trop à cet égard vu le caractère quasi infini de ce domaine des Ensablés !

CHRISTIAN NAUWELAERS
Cher Monsieur, merci beaucoup pour votre message qui nous encourage à poursuivre ce travail qui dure déjà depuis dix ans!

Nous avons corrigé le titre exact qui est "Sang et lumières" (Sang sans s et lumières avec s. Merci pour votre signalement.

Bien à vous et continuez à nous lire!

PS. Nous vous rappelons, si c'était nécessaire, que nous avons publié un livre intitulé "les Ensablés" aux Editions Thébaïdes où vous pourrez retrouver des chroniques sur les textes qui nous ont paru particulièrement remarquables.
Eh bien un grand merci pour votre gentil message et bravo pour votre travail si original et vraiment passionnant !

CHRISTIAN NAUWELAERS
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.