Les Ensablés - "L'homme qui s'est retrouvé", de Henri Duvernois, conte drôlatique et philosophique

Les ensablés - 09.02.2014

Livre - Bel - Duvernois - arbre vengeur


Récemment, je vous ai parlé de ma lecture enthousiaste d'un roman intitulé "Edgar" d'Henri Duvernois, auteur remarqué par André Gide en son temps et oublié depuis. Oublié? pas tout à fait, car une maison d'édition, l'Arbre vengeur, a eu le courage de rééditer un texte curieux intitulé "L'homme qui s'est retrouvé" publié une première fois en 1936 chez Grasset et une seconde en 1941. Le héros de cette histoire (étonnante, comme on le verra tout à l'heure), est Maxime-Félix Portereau, né en 1876. Très riche, il a cinquante-six ans, âge difficile où l'on est déjà vieux, tout en ayant une santé et même des désirs de jeune homme.

 

Par Hervé Bel

 

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Revenu de tout, des femmes et de l'argent, il a vis-à-vis de lui-même et du monde une distance amusée, non dénuée de tristesse (et l'on retrouve là une caractéristique de Duvernois, perceptible dans "Edgar"). Sa vie est derrière lui. Sa maîtresse dit l'aimer, mais il sait que le dimanche, au lieu d'aller voir sa famille comme elle le dit, il est vraisemblable qu'elle aille rejoindre son amant. C'est ainsi, on ne peut rien y faire, il s'en accommode. Il n'a pas d'amis: Pris aux faux-semblants de l'amour facile, j'avais dédaigné l'amitié. Je regrettais presque mes anciennes relations avec des camarades de collège et de régiment. Pas de famille, pas d'amis. Et comme perspective, Georgette disparaissant: la solitude. Que faire? Le hasard le met face à un savant modeste du nom de Varvouste qui aurait résolu le problème de l'énergie atomique. Grâce à son invention, le voyage dans l'espace deviendrait possible à des vitesses inouïes. Il propose donc à notre héros de financer la construction de son engin spatial qui permettrait d'aller, en trois ans, jusqu'à une planète appelée Celia gravitant autour de l'étoile Proxima du Centaure. Portereau accepte à la condition qu'il soit le voyageur. C'est l'inconnu qui l'attire. Il part donc le 3 juillet 1932, et surprise, au bout de trois années, se retrouve sur terre... Le 2 mai 1896... Etrange situation puisqu'il peut désormais se rencontrer lui-même, et pas seulement lui, mais sa famille, sa mère. Comment va-t-il juger le jeune homme qu'il était? Ayant été astronome amateur, passionné d'astrophysique, je me suis demandé si une situation pareille était totalement farfelue.

 

Étoile du Centaure

Étoile du Centaure

 

L'étoile du Centaure est la plus proche étoile du système solaire, à un peu plus de 4 années-lumière. Or, Varvouste estime que le trajet ne dépassera pas trois ans: son vaisseau ira donc plus vite que la lumière, possibilité exclue par la théorie d'Einstein (la relativité restreinte date de 1905). Je ne sais pas exactement quelles étaient les connaissances de Duvernois en matière d'astrophysique. Peu importe dira-t-on, mais il me plaît de penser qu'il a donné à son roman une texture scientifique. Car, à son époque, il pouvait déjà connaître le fameux paradoxe de Langevin (1911); il savait donc aussi que, selon Einstein, le temps ralentit lorsqu'on approche de la vitesse de la lumière. Duvernois a-t-il imaginé qu'en la dépassant, le temps reculerait? Les dernières recherches en astrophysique n'excluent plus la possibilité de ce dépassement. En tout état de cause, nous savons, hommes du 21ème siècle que le temps calculé, mesuré, universel n'est plus qu'une évidence localisée. Ailleurs, peut-être, remonte-t-on le passé. On dit aussi maintenant que l'univers a peut-être des "trous" appelés "vers" qui permettraient au voyageur imprudent de passer dans des univers parallèles où il retrouverait le passé. Mais ce faisant, dira-t-on, il modifierait l'avenir et donc l'existence future du voyageur: ce paradoxe, le concept du "vers" permet de le contourner puisque l'univers dans lequel le voyageur aurait échoué ne serait pas celui d'où il vient... Extraordinaire, n'est-ce pas? Il y aurait dans l'univers des multitudes de temps divers, des Hervé Bel aux destinées différentes. Portereau, lui, est donc ce voyageur imprudent arrivant dans un nouveau monde, le sien pourtant, avant la guerre de 14-18. Il découvre avec ses yeux d'homme mûr les défauts de sa famille, la cruauté de son oncle qui ne l'estimait pas, ce que pensait de lui Fanny, sa maîtresse d'alors, qui, le prenant pour l'oncle du jeune Portereau (qui est lui-même), se donne à lui... Comble d'ironie, il se trompe lui-même.

 

Les montres molles de Dali

Les montres molles de Dali

 

Remonter le temps, ce serait l'occasion de réparer nos mauvaises actions, de les empêcher peut-être, mais aussi d'avoir avec nos parents une explication complète, une de ces scènes déchirantes et bienfaisantes qui lavent la misère humaine dans les larmes. Lui, Portereau, a la possibilité unique de faire tout cela, et même de se changer en conseillant son autre lui-même, ce jeune homme de vingt ans qui n'en fait qu'à sa tête. Mais peut-on changer les êtres? N'ont-ils pas en eux une pente fatale qui les conduira, même par des chemins détournés, aux mêmes erreurs? J'ai été jusqu'à mon arrivée sur la planète Célia un égoïste forcené. Je voudrais vivre un peu encore, vivre pour moi et non pour les autres. On ne se refait pas. Cela se lit facilement. C'est léger, bien écrit. Une fois terminé, cependant, le texte me poursuit encore, riche en paradoxes et réflexions multiples.

 

Hervé BEL - Février 2014