Les Ensablés - "L’Ombre des Forêts" de Jean-Pierre Martinet (1944-1993)

Les ensablés - 22.07.2018

Livre - Bel - Jean-Pierre Martinet - Ombre forêts


Il aura fallu un article récent  du Figaro pour que j’apprenne l’existence de l’œuvre de Jean-Pierre Martinet. Je lisais pourtant le Monde à l’époque où ses livres sont parus mais il ne me semble pas qu’il ait jamais été question de lui. Il était simplement un inconnu au bataillon littéraire dont les ouvrages ne se sont vendus qu’à quelques centaines d’exemplaires en leur temps, ce qui, sans doute, ajouta à son amertume.


Par Henri-Jean Coudy




 

En cherchant un peu, on apprend que Martinet, né dans la dernière des années creuses, à Libourne, a fait l’Idhec (Institut des Hautes Études Cinématrographiques), travaillé à l’ORTF puis exploité un kiosque à journaux à Tours avant de revenir à son point de départ, Libourne, petite ville endormie et autrefois étape vers Bordeaux (avant le TGV) où il a fini par mourir, jeune, des suites d’une consommation trop élevée d’alcool.
 

« Parti de rien, Martinet a accompli une trajectoire exemplaire : il n’est arrivé nulle part », aurait-il dit de lui-même, parodiant Pierre Dac.
 

Mais Martinet s’est trompé : il a produit une œuvre étrange, puissante et déroutante, et il n’est pas étonnant qu’elle se soit si peu vendue. Elle est très éloignée des romans d’aventures ou des divertissements de plage. Finalement, l’oubli a triomphé.
 

Pour en donner un aperçu, un extrait de la postface de son copain l’écrivain Alfed Eibel : « Avec Martinet, je suis sûr de m’embarquer sur le radeau de la Méduse, de patauger dans les marécages du comte Zarrof. Je songe aux Caprichos de Goya. Le peintre espagnol fixa pour l’éternité les grimaces d’une société corrompue enfermée dans ses fantasmes lugubres. Martinet me donne à voir l’envers du paradis ».
 

Ajoutons l’influence de Beckett sur l’œuvre de Martinet, et on aura compris que cet écrivain n’était pas, du moins en littérature, un drôle, et son roman ne l’est pas non plus.
 

Le roman commence d’ailleurs bien : « Rien. Personne. Céleste sentait qu’elle ne tarderait pas à avoir un malaise ; il y avait déjà un bon moment qu’elle avançait sans plus très bien savoir où elle allait ni dans quelle ville elle se trouvait. »

 

La ville s’appelle Rowena, elle est quelque part à la frontière franco-allemande, on n’en saura pas plus et ça n’importe pas beaucoup. « On se retrouve à Rowena et on ne se souvient même plus de son propre nom, surtout les années bissextiles ».
 

Dans cette ville bien incertaine, des êtres font semblant de chercher un sens à leur existence.
 

Ainsi Monsieur (on ne lui connaîtra pas d’autre nom). Il a loué une immense maison qu’il n’occupe pas vraiment (avec quel argent, on n’en saura pas plus sinon qu’il en a peut-être reçu de sa mère) et où il ne passe que pour se coucher et quelquefois embrasser un luminaire sale… « Ce n’est pas une histoire de lumière, c’est une histoire de prison, sans espoir d’invasion ou de remise de peine. Parfois, Monsieur souhaiterait marcher dans les rues les yeux fermés pour toujours comme le duc de Reschwig en brandissant une canne blanche, et en frappant au hasard non pas pour discerner des contours ou reconnaître un possible paysage, mais pour faire le vide devant lui, et que ce soit vraiment, enfin, le désert. Les couleurs sont de plus en plus violentes, surtout les feuillages, et le ciel aussi. On dirait que la lumière souffre. »
 

Monsieur est obsédé par les meurtres, les beaux meurtres, proches du crime parfait, dont il garde les chroniques découpées dans les journaux, les accompagnant de lancinantes présences, comme un morceau de Théolonious Monk, « Crépuscule with Nelly », mais Monk est mort n’est-ce pas ?
 

« Mais la musique. À quel moment cela a commencé, il ne sait plus. Ni quand les mots l’ont abandonné, et tout le reste avec. Si encore c’était le silence, le vrai, le silence de mort. Mais non. Tête vieille du nègre. Avec le bonnet sale vissé sur le sommet du crâne. D’où partent tous les ruisseaux de sueur ? Tête vieille du nègre qui ne produit plus aucune musique, ni ses mains, ni rien. À ne frapper sur aucun piano. Aucune touche blanche ou noire. À flotter invisible dans l’espace. Sale tête de vieux nègre mort, sur laquelle plus jamais la moindre goutte sueur ne coulera, ni bière, ni whisky et tout l’ordinaire humain. Comme Monsieur se sent raciste, ce soir… »
 

Monsieur est servi par Céleste, femme de chambre qui a été ici choisie alors qu’on la rejetait partout ailleurs, et qui tient impeccable une demeure dont le maître se soucie comme d’une guigne. Il songe même à tuer Céleste, comme il tua à coups de barre de fer un chien jaune qui ne le quittait plus.
 

Céleste qui aimerait tant servir à quelque chose : « Elle n’était pas de ceux qui se débrouillent tout seuls, ne rêvent que de liberté. N’avoir de comptes à rendre à personne la remplissait d’horreur. Elle se disait parfois que si l’Enfer existe, il doit être peuplé de gens qui n’ont rien à faire, pas la plus petite tâche à accomplir… ».
 

Céleste qui désire la continuité de son esclavage, qui envisage avec horreur le suicide de Monsieur qui la laisserait seule « La maison éternellement vide, et elle remontant et descendant les étages, ouvrant et refermant les portes, allumant et éteignant les lumières avec l’obstination absurde d’un automate. Elle jeta un œil vers la pendule : toujours quatre heures et demain ce serait pareil et les autres jours aussi, et Monsieur ne rentrerait jamais, il ne se passerait rien, il n’y aurait personne… et elle demeurerait là, sur son tabouret, grosse, inerte, tour à tour brûlante et glacée, mais toujours inutile… ».
 

Monsieur croisera le duc de Reschwig, déjà nommé, ancien cinéaste au tout autre nom qui eut l’idée de réaliser un film ayant la durée de la vie d’Hölderlin, soit soixante-treize ans, et, comme le poète allemand, en devint fou, se creva les yeux à la façon d’Œdipe et erra, lui aussi, dans les rues de Rowena à la recherche de son effacement…

Rose Poussière enfin, qui vit à l’hôtel Saratoga, hôtel sans clients, « où elle occupait une petite chambre depuis des années, n’oubliait jamais d’emporter son parapluie, quelle que fût la saison… Elle savait bien que la moindre goutte de pluie pouvait lui être fatale et la désintégrer ».
 

Rose Poussière qui fut sans doute Edwina Steiner, morte à « Mathausen, très exactement, au moment où les nazis se livraient à une chasse impitoyable aux malades mentaux. Elle pouvait, affirmait-elle, produire les documents qui attestaient officiellement sa mort. Bien sûr, personne ne les avait jamais vus ».
 

Rose Poussière, les garçons d’hôtel se moquent d’elle sauf l’un d’entre eux, dont elle attendra un rendez-vous qu’elle seule a imaginé ; Rose Poussière, dont la beauté d’avant Mathausen affolait les hommes ; aujourd’hui « La chevelure violette, hirsute, le visage de débâcle, blafard, le maquillage approximatif mélangé au sang à peine séché ».
 

À ces ombres parfois drôles, le commun est « qu’ils veulent tous affirmer qu’ils sont vivants, mais pas un seul n’est capable d’en apporter la preuve. Résultat : même l’éternité pourrit… »
 

Ce fut le dernier roman de Jean-Paul Martinet, qui ne recueillit pas plus de succès que les autres ce qui le conduisit à ne plus écrire et à mourir sept ans plus tard.
 

Pourtant, comme je le disais en commençant, Martinet peut être aujourd’hui considéré comme l’un des « passants considérables » de la littérature de la deuxième moitié du vingtième siècle (on me pardonnera l’emprunt à Mallarmé) qui restent alors que bien des vainqueurs d’hier sont oubliés.
 

L’Ombre des Forêts, édité une première fois en 1986 à la Table Ronde a été réédité en 2008 par la même maison dans la collection « La Petite Vermillon ».

Jean-Pierre Martinet - L'ombre des forêts - Editions La table Ronde, coll. La petite vermillon - 9782710330868  - 8,70€




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