Les Ensablés - "L'usine" de Jean Pallu (1898-1975), par Hervé Bel

Les ensablés - 17.06.2018

Livre - Bel - Pallu - L'usine


Le lettré connaît peu le monde de l'industrie, et ce dernier le lui rend bien. D'où la difficulté de trouver des romans sur le travail industriel qui fasse "vrai". Il y a Zola, nous dira-t-on. Mais je trouve dans les Zola qui portent sur le monde ouvrier un peu trop de savoir-faire littéraire, un goût appuyé pour l'emphase et le drame. Jean Pallu, prix du roman populiste 1932 pour Port d'escale (1931), savait de quoi il parlait lorsqu'il écrivit son premier livre intitulé "L'usine" que La Thébaïde réédite dans sa collection "L'esprit du peuple".
Par Hervé Bel


 

Dans sa précieuse préface, Emmanuel Bluteau ne cache pas les difficultés presque insurmontables qu'il a rencontrées pour recueillir quelques renseignements biographiques sur le très discret Jean Pallu, alias Pierre Passineau qui sut un temps mener une carrière littéraire prometteuse (6 ouvrages) tout en poursuivant son travail dans le monde de l'industrie automobile...

En fait, on se sait à peu près rien de lui. Après 1936, il disparaît du ciel littéraire et redevient un employé de chez Berliet. Il s'est marié, n'a pas eu d'enfant, et meurt inconnu en 1975. Il laisse en tout et pour tout 1500 pages imprimées, dont ce recueil de treize nouvelles, L'usine, qui, toutes, ont justement pour sujet l'usine des années 20, monde que nous connaissons peu, avouons-le, et qui, à cette époque, devenait de plus en plus mécanique  en se "taylorisant".

Treize histoires toute simples, essentiellement sur des ouvriers et des employés. Nul drame saillant. La vie telle qu'elle est, avec son morne quotidien, la misère spirituelle qu'il entraîne, comme dans ce beau récit intitulé "Vingt-quatre heures d'une vie", où Pallu, précis, sans effet, narre la journée d'un couple ouvrier. Lui est "perceur de fabrication". Comme le dit un critique littéraire du temps, John Carpentier, il sait de quoi il parle. Travail abrutissant s'il en est. Aucune initiative. Des gestes mécaniques répétés des centaines de fois, pendant lesquels on ne finit par ne plus penser (Pallu nous dit en quoi ils consistent).

La femme, elle, travaille dans une usine de tissage. Même histoire. Peu à peu, le couple s'endort, au sens propre comme au figuré, tellement la fatigue les mine, tellement il devient difficile de penser. Il y a bien la fin de semaine, mais c'est trop court. "Le dimanche soir, ils dînent de charcuterie froide. Pendant qu'il prépare ses bleus de travail, elle brosse et range dans l'armoire leurs vêtements du dimanche. Et le lundi, tout recommence."

Il n'y a aucun misérabilisme dans ces nouvelles. "Le père Rivat", autre très beau récit, c'est l'histoire d'un contremaître à l'atelier "section des fontes appelé ainsi "car on n'y usine que les carcasses et les flasques des moteurs électriques". Rivat aime son travail. Ce n'est pas encore le taylorisme. Rivat quarante ans de service, y est assez heureux jusqu'à ce jour où il reçoit sur les reins 150 pièces de huit kilos chacune. Habitué au mélodrame, on imagine peut-être que le père Rivat, infirme, est renvoyé de l'usine et meurt dans la misère la plus noire.

Non, Pallu évite le drame tant attendu par le bourgeois apitoyé. Le patron de Rivat n'est pas un mauvais bougre. "Il s'arrangea avec la ville pour faire envoyer, sans frais, le père Rivat au bord de la mer, prendre des bains de soleil". Remis d'aplomb, mais désormais incapable (jambe raide et bras presque hors d'usage) de reprendre ses anciennes fonctions, Rivat est affecté dans l'usine comme garde de nuit. On y suit son désarroi, sa tristesse d'être désormais inutile. Alors, le vieux, de temps en temps, pour lui seul, fait marcher les machines.

"Ah... le doux contact graisseux, soyeux, de ce fil (...) Des profondeurs obscures de l'atelier surgissent des formes étranges, des reflets lointains d'acier, des piles de pièces comme celle qui s'abattit sur lui".

Dans une autre (Coup de tête), on a droit au discours d'un ingénieur stagiaire qui annonce la fin du prolétariat ouvrier, par l'émergence de la machine. Ailleurs (Les bourres), c'est un ancien soldat, devenu surveillant, qui ne résiste pas à surveiller les moindres gestes des ouvriers, et qui les dénonce à la Direction. Il finira mal...

Je ne vous dirai pas tout bien sûr. Il faut lire ces nouvelles. Elles sont impeccables, implacables aussi, donnant au lecteur une vision d'un monde disparu, mais qui fait également penser au nôtre, car la nature du travail, elle, n'a pas changé, même si les conditions sont meilleures. Dans sa postface, Jean-Luc Martinet résume bien ce qu'il faut penser de cette oeuvre rare : "Le mérite du livre de Pallu est bien de restituer un milieu de façon juste, comme le souhaitait Thérive et Lemonnier (cliquer ici), et il le fait avec une nuance qui lui enlèvre tout dogmatisme."

Où est le "romanesque"? se demandera-t-on. La question n'est pas là. Quand la littérature parvient, sans dogmatisme, nourri d'un beau style précis, à restituer un monde, alors elle se suffit à elle-même, même si les péripéties qu'elle met en scène n'ont, comme c'est le cas dans la plupart des vies, rien de "romanesque".

Hervé BEL, Juin 2018.

L'usine de Jean Pallu, La Thébaïde. 18 Euros. IBSN 979-10-94295-07-6


Commentaires

Intéressant compte rendu ! Merci. Sur cet auteur peu connu, voir l'article de Jean-Luc Martinet , « Port d’escale de Jean Pallu. Le romanesque « classe moyenne » », Roman 20-50, 2017/2 (n° 64), p. 127-139. https://www.cairn.info/revue-roman2050-2017-2-page-127.htm
Buongiorno,

ho cliccato sul sito che consigliava su Jean Pallu, ma non riesco a leggerlo perché dovrei essere abbonata. Non ci sarebbe un modo per ottenerlo? Sarebbe molto importante per me, visto che sto scrivendo la tesi proprio su questo argomento.

Grazie in anticipo.

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