Les Ensablés - "La Bonne Ferte" (1955) d'Albert Vidalie

Les ensablés - 25.02.2018

Livre - Aderhold - Albert Vidalie roman Ferte - ensablés survivre littérature


Je ne me souviens plus comment je suis tombé sur ce roman à la couverture écornée. Une vieille édition du livre de poche, les pages aux bordures jaunies, le papier un peu cassant. Un de ces flux et jusants de notre existence dont on perd la mémoire, avait fait échouer ce petit volume sur un des rayons de ma bibliothèque. Mon regard avait dû passer des dizaines de fois devant avant que le dos cassé aux couleurs criardes ne l’arrête.

Par Carl Aderhold




 

Un hasard, une rencontre fortuite comme celle que l’on fait parfois certains soirs dans un café. Un buveur à la table d’à côté accroche votre regard, la conversation s’engage, d’abord incertaine, chaotique, puis peu à peu prenante, bercée par le rythme de l’alcool qui lentement rend le monde chaud, presque accueillant.
 

À l’image de l’auteur de ce roman, Albert Vidalie, dont Hervé Bel a dressé un beau portrait dans une ancienne chronique des Ensablés.
 

À l’image de ce roman, qui débute sans direction apparente. La bonne ferte, la bonne aventure en gitan. Le roman porte bien son titre, une suite de hasards, de rencontres, heureux ou malheureux, qui semblent porter le héros comme le vent d’automne les feuilles des arbres.
 

Les deux premiers chapitres commencent telles deux histoires parallèles. D’un côté le monde des « gitous », des « rabouins », des termes oubliés aujourd’hui pour désigner les gitans. On suit une roulotte sur les route du Lot, en compagnie d’un vieil homme silencieux et d’une jeune fille à la beauté animale. Il y a dans la brève description de leur existence, faite de nomadisme et de liberté, des effluves tendres qui rappellent le poème d’Aragon, L’Étrangère, chanté par Montand : « Il existe près des écluses / Un bas quartier de bohémiens / dont la belle jeunesse s’use / à démêler le tien du mien » …
 

Le chapitre suivant, lui, nous plonge dans le milieu étriqué, étouffant des notables de province. En l’occurrence ceux d’une petite localité du Lot, Penne. « Les Parmesny avaient décidé de donner un grand bal », pour les dix-sept ans de leur fille, Julienne. Cette grande affaire retient toute l’attention des habitants de la région.
 

En quelques pages, Vidalie brosse deux tableaux, deux univers aussi éloignés que possible l’un de l’autre. Les nomades qui cèdent à leurs instincts sans faux-semblant et les sédentaires inquiets de ne jamais prêter le flanc à la médisance, à la rumeur, les gitans qui vivent au jour le jour, les notables qui, patiemment, thésaurisent.
 

L’action se déploie ensuite parmi ces bourgeois provinciaux, dont Vidalie nous décrit avec ironie et humanité tout à la fois, les insatisfactions, leur ennui, leur stratégie pour ne pas répondre à l’appel des sens. Une veuve confite en une dévotion qui lui sert de rempart contre les hommes et leurs désirs, élève seule un fils au talent prometteur, François Jauris.
 

Âgé de 25 ans, le jeune homme est incapable de comprendre les émois qui l’agitent, pose au romantique taciturne et sombre. Julienne sa cousine de 17 ans partage la même agitation et la même incapacité à trouver une réponse. Ainsi lancé le roman paraît emprunter la voie des drames bourgeois, des amours impossibles ou contrariés. Mais c’est alors qu’entre en jeu la mère de Julienne, femme délaissée par son mari, qui trompe son insatisfaction à la terrasse de sa maison. Elle observe les passants sur les chemins longeant le Lot, s’imagine des amours violents avec eux.
 

Les deux jeunes gens avancent à l’aveugle. Un soir François lâche quelques phrases sur l’amour à Julienne. Elle se méprend, s’éprend de son cousin en secret, pendant qu’il tombe sous le charme de la mère. Mais là encore, Vidalie surprend son lecteur. Le drame qui s’en suivra jettera François sur les routes du Sud-Ouest en compagnie de l’envoûtante gitane, Maline pour un parcours initiatique des plus étranges, loin du monde pesant des notables.

Délaissant l’univers des banlieues et du Paris des années 1950, Vidalie excelle à décrire les paysages de la campagne lotoise, avec ses sous-bois touffus, ses routes désertes et trônant au milieu, puissant et indifférent aux peines des hommes, le Lot, véritable démiurge de ce roman, toujours allant, toujours charriant.
 

La nostalgie propre aux romans de Vidalie agit ici aussi, mais les univers décrits n’ont pas le même charme que les petits bistrots d’autrefois, où venaient échouer toute cette humanité vaincue, entêtante.


Ici la magie des bohémiens a vieilli. Notre époque ne voit plus les gens du voyage comme un appel à la liberté et aux horizons nouveaux. La roulotte au cheval silencieux a cédé la place dans l’imaginaire à la caravane tirée par la « merco », comme le clochard philosophe au SDF et son chien agressif.


De même les notables de province n’ont plus le charme discret de la bourgeoisie, ils ont cessé d’engendrer rejet et ironie, leurs turpitudes d’alors paraissent bien innocentes à l’heure d’Internet et des clubs échangistes…

Quand la photo a trop jauni, elle n’est plus qu’un cliché, son parfum évocateur s’en est allé.
 

Le portrait des trois femmes qui marquent les étapes initiatiques de François pour devenir un homme a lui aussi l’arôme éventé des visions d’autrefois : la jeune fille naïve qui croit au pouvoir de chaque mot prononcé, la mère qui met autant d’énergie à s’abandonner dans les bras de François qu’à tenir secrète cette liaison, la bohémienne réduite à la satisfaction de ses caprices… Tableau auquel on pourrait ajouter le portrait de la mère de François, responsable de son propre malheur par la peur de la chair.
 

Un vieux fond de misogynie propre aux clients nocturnes des cafés qu’aimait tant Vidalie rend ces personnages un peu raides, mécaniques. Et pourtant, même altéré, il y a un charme certain à ce roman. Vidalie ne perd jamais de vue l’histoire. Il est pareil à un de ces conteurs magnifique, qui vous tiennent sous leur coupe tant que vous ignorez la fin de l’histoire.
 

Car on s’attache à François, son héros. Indécis et entier, timide et résolu, il nous rappelle l’« âge des mélancolies », comme l’appelle Vidalie, âge où nous pouvions à la fois faire preuve de la plus insigne irrésolution et de la plus grande des audaces. « En ce temps-là, j’étais crédule / Un mot m’était promission, / Et je prenais les campanules/ pour des fleurs de la passion »…

 


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