Les Ensablés - “La cité des fous” de Marc Stéphane (1870-1944)

Les ensablés - 25.03.2018

Livre - chronique Denis Gombert - cité fous Stéphane - roman Marc Stéphane


Voyage au bout de la folie inspiré par un auteur anarchiste du début du XXe siècle, La cité des fous, souvenirs de Sainte-Anne est un document d’une incroyable modernité sur la condition des malades mentaux ainsi qu’un état des lieux étonnement prescient des impasses d’une certaine psychiatrie. Un document, un récit, une vision.

 Chroniques de Denis Gombert




 

Durant près de cent jours, un écrivain à la réputation d’anarchiste ingérable, Marc Stéphane, part vivre au contact des fous pour en tirer un récit inédit. On sait que la littérature aime jouer, et parfois se jouer, des expériences limites. Le XIXe siècle s’est mis en quête d’aventures hors des marges et hors des cadres. Avec Maupassant, dans la célèbre nouvelle du Horla, la folie prend possession du réel ; avec les visions d’un Rimbaud, elle est davantage l’expression d’un au-delà à du langage, d’une recherche de poésie pure ; avec Lautréamont enfin, on assiste au dévoilement de la puissance d’une psyché capable de reproduire l’écho de visions monstrueuses, effrayantes et terribles. Un hors monde en nous.  
 

Ouvrir le livre de Marc Stéphane, c’est s’attendre à une nouvelle plongée littéraire dans l’expérience de la folie. Le livre remplit peut-être cette fonction, mais tel n’est pas au fond son principal enjeu. Tout d’abord et avant tout, ce livre est un document exceptionnel sur la condition sociale des patients de l’hôpital psychiatrique Saint-Anne en 1905. Parce qu’un médecin décèle chez lui un mal étrange, mélange de « mélancolie anxieuse et d’hallucinations graves », l’écrivain se retrouve interné à Saint-Anne. Fou Marc Stéphane ? On ne sait pas.


Après avoir fui de chez lui à 15 ans, Marc Stéphane, de son vrai nom Marc Richard, est un parfait autodidacte qui développe un goût immodéré pour les lettres. Réfractaire à tout ordre moral, il aime aussi défier les règles établies. Proche de Bloy qu’il soutient dans ses colères, Stéphane commence à publier à compte d’auteur des poèmes. Il se définit avant tout comme « homme de lettres » et flirte constamment avec la misère. Il est un « trimardeur » comme on dit, un vagabond. Pauvre parmi les pauvres, précurseur des « hobos » et des clochards célestes, chacun de ces livres est un défi à la société et une ode à la liberté.  


Morphinomane, parfois délirant, souvent paranoïaque, Stéphane est placé à Saint-Anne en 1904. Dès qu’il franchit la porte de cette gigantesque enceinte, les yeux de l’écrivain s’ouvrent grand. Il se met de suite à retranscrire avec une grande acuité et souci de précision les lieux de cet hôpital construit comme une prison. Ce sont des cellules, des chaînes, des barreaux, des portes fermées, une somme d’espaces déshumanisés et toujours sous contrôle. Pour Stéphane, rien n’échappe à l’œil de la médecine qui est une police. Puis l’auteur décrit les corps qui sont la prison de l’âme. En pénétrant les lieux, la première vision qui lui saute au visage est celle de femmes, « loques quasiment inhumaines, affaissées sur les rotules, accroupies naze en terre, ces haillons d’âmes qui jutent ».

Ensuite, il décrit les fous, ses congénères, celui-ci qui parle au soleil aussi simplement qu’à un vieux compagnon, celui-là qui ne peut s’empêcher, tel un petit enfant, de geindre et baver en permanence, Jean-Marie qui s’est mis en tête un jour d’aller parler au pape, M. Henri un ancien vétérinaire dont le corps raidi est devenu difforme ou Robert qui a encore la force de l’invective et de la révolte : « Je ne veux pas mourir, moi. Ahon ! ahon ! laissez-moi vivre et ne me regardez pas avec vos yeux. »  
 

Le portrait de chacun pourrait être pittoresque s’il ne nous glaçait pas l’échine. Chacun de ces patients souffre au-delà du possible. Tous réclament la chose dont ils sont privés : ils veulent de l’air, ils quémandent ne serait-ce qu’un espace de liberté. Ils désirent aussi qu’on les écoute et qu’on les considère comme des individus propres. Car la description minutieuse et incarnée de la folie de ces hommes n’est pas en réalité la plus violente que le texte produit. Ce voyage au bout de la folie, ce sont les bourreaux qui l’entreprennent en jouant en permanence avec les patients comme avec des marionnettes.

Pervers et sadiques à souhait, les infirmiers, Busier, Troussel, Briond et les autres rivalisent d’inventions pour rabaisser, nier ou torturer ceux qui n’obéissent pas au protocole mis en place par le docteur Hayme, sorte de génie du mal aux allures distinguées, qui oblige les patients à un repos forcé vingt heures par jour, ce qui revient à les laisser enfermés encore davantage dans leur propre torture mentale. Les infirmiers qui sont les sbires mal dégrossis de Hayme viennent de toutes les régions de France (le Corse, le Basque, etc.) et font montre d’un zèle terrible.

Si un patient meurt, qu’importe, la chose est banale et on en rit. Surtout, mort, un patient peut encore être sujet de vexations ou d’expériences. On s’en délecte. Un infirmier se dit prêt à couper les testicules d’un malade pour les comparer à un être dit saint. Juste pour voir. Pour rire. Le tout à l’envi.       

Récit implacable, à la fois épique et tragique, à la langue tour à tour savante et raffinée ou gouailleuse et populaire, on ne peut s’empêcher de voir en Marc Stéphane un grand pré-Célinien. La cité des fous veut nous faire prendre conscience de l’état de la folie de tous les hommes, patients comme soignants, c’est-à-dire esclaves comme bourreaux. Montrer de quoi les hommes sont capables. Plus qu’un reportage documentaire comme celui qu’Albert Londres débutera vingt ans plus tard à Saint-Anne et dont il tirera Chez les fous, La Cité des fous, texte méconnu de Marc Stéphane, est un étonnant réquisitoire littéraire qui s’insurge contre la barbarie.     



Marc Stéphane, Eric Dussert (Préfacier), Alain Verdier (Illustrateur) – La cité des fous - Souvenirs de Sainte-Anne – L’arbre vengeur – 9782916141213 – 14,20 €
  




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