Les Ensablés - La discrétion d'Emmanuel Bove (1898-1945), une biographie de J.L Bitton et R.Cousse

Les ensablés - 13.01.2013

Livre - Bel - Bove - Bitton


En 1994 est parue LA seule biographie sur Emmanuel Bove, alias Bobovnikoff, homme de lettres d'origine russe, mais français jusqu'où bout des ongles. Elle est le fruit du travail de deux hommes qui lui ont dédié beaucoup de leur temps: Raymond Cousse et Jean Luc Bitton dont le site (cliquer ici) apporte une mine de renseignements sur cet ensablé. Il faut lire ce livre "La vie comme une ombre" pour découvrir non seulement la vie obscure de cet écrivain qui reste si moderne, mais aussi tout un pan de la littérature ensablée, à l'ombre des grands écrivains, qui de 1920 à 1945 fut si active.

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Souvent, dit-on, le désir d'écrire naît d'une carence, d'une faille qu'on trouve dans l'enfance. Celle d'Emmanuel Bove fut difficile. Sa mère, une femme de ménage, engrossée par un Russe joueur et distrait, ne l'aima jamais vraiment, lui préférant Léon, son cadet. Toute sa vie, elle vécut au crochet d'Emmanuel, ne cessant de lui soutirer de l'argent. Léon ne fut pas en reste. Il estimait en effet que son frère lui devait quelque chose, peut-être parce que celui-ci avait eu la chance de vivre de manière intermittente avec son père. Car le père volage s'était remis avec une anglaise assez riche, Emily, qui fut pour Emmanuel Bove une espèce de mère idéale, d'autant plus attirante que ses sentiments pour lui n'étaient pas à la hauteur des siens. On aime toujours ce qui vous échappe: "Il se trouve écartelé entre une mère naturelle qu'il renie et dont il a honte, et une belle-mère inaccessible, à qui il demande précisément ce qu'elle ne peut lui donner."

 

La naissance de son demi-frère Victor fut assurément pour Bove un ébranlement, un "Schaudern", pour reprendre l'expression de Gide: il cessa d'être l'enfant d'Emily pour n'être plus que le beau-fils, tandis qu'il voyait Victor prendre la place, et qu'il lui fallait admettre que sa famille se résumait à une mère et un frère qui l'enviait et qui finirent par le haïr, lui qui essaya d'en sortir. Presque toute sa vie, Bove vivra dans cette atmosphère de haine, d'envie, de rancœurs. (...) La cause de la noirceur de sa conception de l'existence -du moins telle qu'elle apparaît dans ses romans-, il n'est pas nécessaire d'aller la rechercher dans les astres ou la métaphysique. Dès sa naissance, Emmanuel était immergé en elle jusqu'à la suffocation. Comment respirer, vivre? Bove ira à l'écriture... Mais écrire n'est-ce pas vivre par procuration, fuir la réalité? Paradoxe que Bove assumera. En décrivant le sordide de l'existence, il s'en extirpe, au moins durant le temps de la rédaction. Et il écrira beaucoup, sans arrêt. Colette fut la marraine de Bove. Ayant remarqué ses talents de conteur, elle publia dans sa collection son premier livre "Mes amis" qui fut, il faut bien l'avouer, un des plus beaux livres de Bove. Ce fut un succès immédiat.

 

 

"Mes amis" est un lointain écho de ce que pensait Proust sur l'amitié, à savoir qu'il n'existe pas. Le héros s'appelle Victor Bâton, un esseulé, pensionné, cherche un ami, croit le trouver et sera toujours déçu. Il vit dans une chambre misérable. Le plafond est taché d'humidité: il est si près du toit. Par endroit il y a de l'air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblent à ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon petit poêle est bandé avec un chiffon, comme un genou. En haut de la fenêtre, un store qui ne peut plus servir pend de travers. En m'allongeant, je sens contre la plante des pieds -un peu comme un danseur de corde- les barreaux verticales du lit-cage. Les habits qui pèsent sur mes mollets sont plats, tièdes d'un côté seulement. Les lacets de mes souliers n'ont plus de ferrets. Dès qu'il pleut, la chambre est froide. On croirait que personne n'y a couché. L'eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge le mastic et forme une flaque, par terre. Voilà le style de Bove. Rien d'éclatant, des mots simples; un style plat peut-être, mais parfaitement adapté à ce qu'il veut décrire. Les héros de Bove n'ont rien d'exceptionnel, leur vocabulaire est limité comme leur horizon. Pas d'effets, mais leur absence, curieusement, en est un, et résonne en nous douloureusement. Vision existentialiste des choses, elles ne sont qu'elles-mêmes, et c'est nous qui, pour échapper à l'angoisse, leur donnons un sens provisoire. Le narrateur de Bove en est incapable. Le monde est chaos, incompréhensible, sans signification ou susceptible de trop d'interprétations.

 

On retrouve cette impression dans le roman "Le piège" dont j'ai déjà parlé sur ce blogue (cliquer ici). Le roman "Mes amis" lança Bove, mais la guerre interrompit sa carrière. Contrairement à Sartre, Guitry, et tant d'autres, Bove refusa de publier ses livres sous l'occupation allemande. 

 

Emmanuel Bove

 

Lui qui était si pessimiste eut néanmoins des amis, notamment Pierre Bost et Jean Gaulmier dont les noms diront forcément quelque chose aux lecteurs (cliquer ici et ici). Bove fut également proche de Maurice Betz dont je viens de trouver un roman. Betz, comme Jacques Decour était germaniste et traduisit un grand nombre de classiques allemands. Une des parties les plus intéressantes de la biographie Cousse et Bitton est consacrée au séjour de Bove à Alger à partir de 43, Alger alors nid d'espions. Il fréquenta alors du beau monde: Gide le reçut chez lui (mais Gide ne le cite pas dans son Journal). Ce fut là, aussi, qu'il rencontra Gaulmier, Saint-Exupéry... Un de ses derniers romans, écrit alors que Bove est malade, est édité par Charlot, après l'avis favorable du lecteur de la maison, Albert Camus. Mais hélas, Bove fut oublié. La parution du "Piège" passa inaperçue. En 1988, Cousse écrira ces lignes pour expliquer cet incompréhensible négligence du monde littéraire: "L'époque avait d'autres chats à fouetter. Au nom de la Liberté reconquise et de la Révolution à paraître, elle est impatiente de se prosterner devant de nouveaux totems, façon Sartre-Camus-Aragon. Dès lors, que crèvent les Bove, Calet, Hyvernaud, Guérin et consort..." Et puis, Bove n'avait que quarante-huit ans quand il mourut. Trop tôt.

 

Hervé Bel - février 2013