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Les Ensablés - La Faune de la collaboration, de Jacques Decour, écrivain fusillé

Les ensablés - 01.03.2013

Livre - Bel - Decour - Collaboration


Les Éditions La Thébaïde, dirigées par Emmanuel Bluteau, poursuivent leur action de salut public: rappeler que sous l'occupation il n'y eut pas que Drieu, Céline, Rebatet, Montherlant, mais aussi des écrivains qui aimèrent tellement la France et la liberté qu'ils en moururent, gâchant ainsi l'avenir littéraire que leur promettait l'avenir. C'est ainsi que, grâce à elles, Jean Prévost a pu renaître. Cette fois, il s'agit de Jacques Decour (de son vrai nom Daniel Decourdemanche), romancier et résistant dont les Éditions de la Thébaïde rééditent les articles dans un recueil intitulé "La Faune de la collaboration".

 

Par Hervé Bel

 

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Decour n'avait que trente-deux ans lorsqu'il mourut sous les balles allemandes. Il laisse derrière lui quelques romans que je n'ai pas encore pu lire, une lettre écrite une heure avant sa mort à ses parents, et ces articles qu'on pourra lire. Trente-deux ans... J'ai envie de vous dire: ouvrez le livre vers la fin (p.337). Vous y trouverez, in extenso, la lettre que Jacques Decour adresse à ses parents, une heure avant sa mort. En voici le début: Samedi 30 mai 1942-6H45. Mes chers parents, Vous attendez depuis longtemps une lettre de moi. Vous ne pensiez pas recevoir celle-ci. Moi aussi j'espérais bien ne pas vous faire ce chagrin. Dites-vous bien que je suis resté jusqu'au bout digne de vous, de notre pays que nous aimons. Voyez-vous, j'aurais très bien pu mourir à la guerre, ou bien même dans le bombardement de cette nuit. Aussi je ne regrette pas d'avoir donné un sens à cette fin. La mort courageuse d'un homme, capable d'écrire ces lignes alors que le peloton se prépare, illumine rétrospectivement tout ce qu'il a pu écrire. L'ouvrage se divise en deux parties. La première comporte les récits et articles précédant la guerre, la seconde les articles publiés dans la presse clandestine. Préfacés par Pierre Favre, ces textes permettent de comprendre le rôle important que joua ce jeune homme, professeur d'allemand au lycée Rollin à Paris.

 

Daniel Decourdemanche, dit Jacques Decour

Daniel Decourdemanche, dit Jacques Decour

 

Jacques Decour, communiste, n'attendit pas 1941 et l'invasion de l'URSS pour agir. Il est, dans les premiers mois de l'occupation, à la pointe de la résistance intellectuelle, créant d'abord le Groupe Université Libre avec Politzer; puis, à l'instigation du PCF revenu d'Hitler, le Front National des Écrivains (FNE) et sa revue La Pensée libre. Comprenant que la Résistance ne peut pas être seulement communiste, il fonde avec son maître Jean Paulhan une nouvelle revue "Les lettres Françaises" à laquelle s'associent des écrivains de tous les horizons: le FNE est alors relayé par le Comité National des Écrivains (CNE). On y retrouve ainsi Jean Blanzat, celui-là même qui nous a ébloui avec son roman "Le Faussaire" (cliquer ici), et qui amena avec lui son ami Mauriac. D'autres encore: Duhamel, Valéry. Ce qui frappe à la lecture de ces articles, c'est la lucidité de Decour. En 1932, il publie un témoignage intitulé "Le journal d'un jeune professeur français en Prusse" relatant son expérience de six mois dans une petite ville allemande qui se prépare à voter pour Hitler. Le style est plaisant, précis, pour raconter une Allemagne disparue, celle de Weimar, en train de basculer dans le nazisme. Nous le suivons dans son école, dans les cafés, chez sa logeuse.

 

   Hitlerjugend

Hitlerjugend   

 

Il interroge tous ceux qu'il approche. Cela donne lieu à des propos souvent prémonitoires. Avec ses élèves: Ce qui frappe, c'est leur assurance. A dix-sept ans il semble que leur parti soit déjà pris sur toutes choses. Ils savent très bien ce qu'ils méprisent et ce qu'ils aiment, et ils ne me le cachent pas. - Que pensez-vous de Heine? leur ai-je demandé. - Heine n'est pas allemand. -Pourquoi? - Il est juif. - Mais encore? - Son génie n'avait rien d'allemand. Il n'est pas des nôtres. Nous sommes en 1932. Un élève lui dit: "Nous pensons tous: (que) cela ne peut pas durer. La seconde partie, intitulée "Dans la clandestinité", est passionnante: on a là un témoignage du temps, la plupart du temps pertinent, parfois, rarement, un peu moins. Decour décrit le nouveau paysage littéraire, envahi par les écrivains de la collaboration. Il est impitoyable: Drieu est un larbin fasciste, Ramon Fernandez un sous-fifre. Pêle-mêle, il rejette, parfois avec injustice (mais à cette époque, qui peut se targuer de connaître l'avenir?): Alain, Giono, Fabre-Luce, Paul Morand, Gide, Jouhandeau, Chardonne, Saint Exupéry. Pas de pardon: Dans la situation actuelle, "collaborer", c'est trahir. Le peuple français s'en souviendra (p.261). C'est parfois caustique et drôle. On dirait du Léon Bloy lorsqu'il décrit les ridicules de Alphonse de Chateaubriant (p.264-265), l'auteur de M. de Lourdines, un laquais chevronné.

 

Drieu, Brasillach, lors du voyage à Weimar

Drieu, Brasillach, lors du voyage à Weimar

 

Le 16 décembre 1941, il rédige "Une lettre ouverte à MM. Bonnard, Fernandez, Chardonne, etc., anciens écrivains français", à la suite du fameux voyage à Weimar des écrivains de la collaboration. Vous revenez d'Allemagne. Tandis qu'à Paris, la Gestapo emprisonnait cinq membres de l'Institut de France, vous alliez, "invité" par l'Institut allemand, prendre à Weimar et à Berlin les consignes de M. Goebbels (...) Honneur, fidélité, patrie: pourquoi faire sonner à vos oreilles des mots dont le sens vous échappe? (p.227). Dans un autre article intitulé "Mythes et ersatz dans la littérature", il narre les efforts d'Otto Abetz et du gouvernement Pétain pour faire naître de nouveaux mythes français (qui ne pourront être que des ersatz) et de nouvelles figures littéraires. Vains efforts. Decour, malgré la situation dramatique (on est en 41), ne doute pas un instant de la victoire. Il ne pense pas que la France a été battue. Ce n'est que provisoire. Hitler ne vaincra ni par les armes, ni par le mensonge, ni par la peur (p.279). Sur les vainqueurs, nulle illusion: Les nazis d'Allemagne ne sont pas des barbares des anciens temps. Ce sont des barbares dégénérés. Leur cruauté n'est pas un état de développement insuffisant mais un produit de décomposition (p.275). Témoignage du temps, disais-je, qui, au fil des mois sombres de 40, 41 et 42, évolue, et qui, à ce titre, est un document précieux pour l'historien. En mai 41, Decour écrit: Nous ne pensons pas ici que la France puisse attendre son salut de l'impérialisme anglais, pas plus que l'impérialisme allemand. Decour était communiste et se méfiait encore de de Gaulle: Quel est son programme économique et social? Que veut-il exactement en politique intérieure et en politique extérieure? (...) La France libre qu'il veut, c'est une France libre du capital allemand, mais non du capital anglo-américain. Ce n'est qu'après, lorsqu'il se rendra compte que les forces de la résistance doivent être unies pour être efficaces que Decour associera les non communistes à son combat. Je l'ai déjà dit, je crois, dans ce blogue: le courage, en soi, n'est pas une vertu littéraire. Decour n'était pas que courageux. Son style, son esprit sont remarquables. Cela me donne envie de lire ses romans. Et vous?

 

Hervé Bel