Les Ensablés - "La Femme de Gilles" de Madeleine Bourdouxhe (1906-1996), par François Ouellet

Les ensablés - 20.11.2016

Livre - Ouellet - Bourdouxhe - La femme de Gilles


En novembre 1937, dans un article de l’hebdomadaire Vendredi, Pierre Bost imagine, avec cette ironie qui lui est propre, sa rencontre avec un lecteur de romans préoccupé par la situation européenne. Le lecteur n’a pas la conscience tranquille, car il vient de lire un excellent roman qui ne traite ni de politique, ni de guerre ou des grands événements. N’est-il pas inconvenant d’apprécier un tel roman, de s’installer confortablement dans l’univers d’un drame sentimental ouvrier alors tout va si mal en Europe ? Mais Bost rétorque : la politique, les guerres, les finances, laissons cela aux journaux, et ne ratons surtout pas l’occasion de lire ce roman, car — et c’est là le titre de l’article — « il n’y a pas tant de bons livres[1] ».

 

 

Par François Ouellet

 

 

Ce livre admirable, c’est La Femme de Gilles de Madeleine Bourdouxhe. Et il n’est pas moins remarquable que ce roman se lise encore aujourd’hui avec un plaisir resté intact. Le lecteur de Bost en parle d’ailleurs très bien : « Voici un roman simple, assez bref, qui ne montre pas d’ambitions extrêmes ; qui n’a ni prétentions ni audaces particulières ; et pourtant il s’impose, il s’insinue, il parle tout doucement et, tout à coup, cette voix devient impérieuse. »

Publié par Jean Paulhan chez Gallimard en 1937, La Femme de Gilles est le premier roman de Madeleine Bourdouxhe. Née à Liège, elle quitte la Belgique et s’installe en France libre en 1940, se lie d’amitié avec Beauvoir et Sartre. Elle a peu publié. Un deuxième roman paraît en 1943, À la recherche de Marie, qui n’égale pas la réussite du précédent, et dont des extraits sont publiés dans Les Temps modernes. Par la suite, peu de choses : un récit (Sous le pont Mirabeau, en 1944), quelques nouvelles (réunies par Françoise Collin aux défuntes éditions féministes Tierce en 1985), deux romans achevés inédits. Rien pour l’imposer dans les manuels d’histoire littéraire. En outre, le refus par Gallimard de son roman Mantoue est trop loin, en 1956, l’a fait renoncer à la littérature. Mais depuis 1985, ses deux romans et ses nouvelles ont connu des rééditions (ils sont disponibles chez Actes sud), et La Femme de Gilles a été porté au cinéma par Frédéric Fonteyne en 2004.

C’est une histoire toute simple, celle de La Femme de Gilles, et pourtant extrêmement poignante. Élisa aime Gilles d’un amour absolu. Il est ouvrier, elle entretient la maison, prépare les repas. C’est son homme, celui auquel elle consacre toute son attention, toute ses pensées, toute sa tendresse. Mais Gilles en vient à la tromper avec sa jeune sœur, Victorine, qui est tout le contraire d’Élisa. Pour Victorine, femme « sans âme » , absente à la joie comme à la souffrance, l’amour se résume ni plus ni moins au sexe, cependant que, pour Élisa, l’amour acquiert tout son sens dans les jours faits « de petits bonheurs juxtaposés », dans cet équilibre entre les caresses et les tâches journalières. Gilles n’est pas un mauvais type. Seulement il se laisse bêtement séduire par la jeunesse et le corps sensuel de Victorine. Aimer Victorine ne l’empêche pas d’aimer Élisa, mais par habitude, parce qu’elle est étonnamment compréhensive, parce que sans elle il serait perdu à la maison et qu’elle est la mère de ses enfants. Or, l’amour d’Élisa est assez grand pour laisser passer l’orage ; elle sait qu’il faudra du temps avant que Gilles lui revienne, mais elle est prête à tout pour sauver son amour, pour aider Gilles à sortir indemne de cette épreuve ; dans sa souffrance, elle puise son courage. Attentive à ne rien bousculer et à ne formuler aucun reproche, elle veille à ne pas faire d’éclat, car elle sait que pour garder son amour entier, elle doit agir avec adresse ; elle tait même sa peine pour donner à Gilles l’avantage de ses aveux, le soulagement qu’il y trouve. Dans cette sollicitude, « dont par un subtil instinct elle parvenait à l’entourer sans paraître la lui imposer », il trouve un réconfort. « Gilles souffre par Victorine ; Élisa souffre par Gilles. Et de cette même douleur naît leur connivence », résume joliment Bourdouxhe. À l’apparence de résignation qu’elle offre aux yeux des autres, à toute forme de faiblesse, Élisa oppose la foi ineffable de son amour, cette nécessité intérieure qui lui impose d’entretenir son amour en attendant de pouvoir le reconstruire un jour. « Je dois continuer à entretenir et à défendre mon amour… », se convainc-t-elle. Peu à peu, Victorine se détache de Gilles qui, après quelques mouvements de violence, doit bien accepter les faits. Un jour, il peut dire ce qu’Élisa attend depuis plus d’un an : il n’aime plus Victorine. La vie peut enfin recommencer, se dit Élisa.

 

Le roman se terminerait sur cette note qu’il n’y aurait rien à redire. Il serait simplement le récit d’une crise que l’amour d’Élisa permet de traverser — au prix, il est vrai, d’une souffrance profondément douloureuse et admirablement refoulée. Après la pluie, le beau temps revient inévitablement. Et à vrai dire, on voudrait que le roman se clôt ainsi, recroquevillé dans son drame intime. Pour que rien ne rompe cette délicatesse du ton et la fragilité de l’émotion, pour que la vie triomphe durablement. Or, si le temps donne raison à Élisa, puisque Gilles lui revient (mais certes non sans séquelles), le temps du cœur la trahit au dernier moment ; et pour Élisa, « seul compte le temps du cœur ». Cet amour auquel elle a tout sacrifié d’elle-même, dans lequel elle avait tout mis, voilà que par malheur il lui fait défaut au moment où le drame paraît se résoudre. Après avoir tout accepté, elle se retrouve contre toute attente le cœur vide — peut-être d’avoir trop souffert —, et dans sa défaillance, c’est le monde entier qui bascule avec elle. Cette fin est-elle discutable ? Peut-être. Néanmoins, elle opère une sorte de revirement existentiel qui permet d’approfondir vertigineusement le malheur d’Élisa et d’en extérioriser tout le tragique.

 

On trouve dans ce premier roman de Bourdouxhe une assurance de ton, un sens de l’image, une maîtrise subtile dans l’expression des sentiments qui ne trompent pas sur les dons de la romancière. Un travail délicat, tout en finesse, où l’émotion est à fleur de peau. On se demande par quel sorte de miracle la romancière arrive à produire, à partir de cette attention aux tâches ménagères, à la fragilité des instants, à la persistance implacable de la douleur amoureuse, l’espèce de beauté lumineuse qui traverse tout le texte. Ici, le bonheur et la souffrance sont entiers, ils sont des données brutes, immédiates, et Élisa les habite avec un élan admirable et sans compromis. Il y a dans ce mouvement une exigence magnifique, digne et grave, envers la vie.

 

Le paysage est allumé par cette même simplicité qui met l’étincelle au cœur des choses. « On voyait au-dehors des lueurs blanchâtres. Mais ce n’était que l’aube artificielle d’une terre chargée de neige », écrit Bourdouxhe pour marquer l’étonnement d’Élisa qui, au beau milieu de la nuit, fixe les fenêtres. Ou encore, pour indiquer que le printemps arrive, que bientôt Élisa pourra respirer l’odeur de terre de son petit jardin : « Et brusquement, d’un jour à l’autre, le soleil se met à luire par moments, coupant la pluie de grands reflets mouillés ». L’automne lui inspire cette pensée : « Les belles brumes du Nord brouillent les paysages du matin, elles vont quitter doucement la terre, pour réapparaître tantôt et diffuser les lumières du soir ». Même la petite ville industrielle, avec ses cheminées et ses fours qui rougissent, paraît d’elle-même trouver sa place naturelle dans cette poésie.

 

Aucune thèse ne me semble avoir réellement de prise sur cette écriture intuitive et portée par l’émotion. On a dit que La Femme de Gilles devait au personnalisme d’Emmanuel Mounier (la revue Esprit en avait d’ailleurs publié des extraits). L’œuvre a aussi été récupérée par le féminisme. Peu importe. La force de Bourdouxhe, telle une « force tranquille », c’est sa vertu littéraire et rien d’autre. Il n’y a pas de revendication chez elle, seulement une œuvre qui se laisse porter par son temps, par la nature de l’auteur, par le flair remarquable d’un écrivain qui avait tout dit, et très bien, du premier coup. Un livre qui «pose le problème de sa propre existence, de sa propre nécessité », résumait Bost.

Novembre 2016

 

 

 

[1] Cet article a été repris dans Pierre Bost, Flots d’encre et flots de miel, éd. La Thébaïde, 2013.