Les Ensablés - "La Fleur qui chante" d'André Beucler (1898-1985), par François Ouellet

Les ensablés - 22.05.2016

Livre - Ouellet - Beucler - Fleur


La postérité du roman balzacien a été foisonnante entre les deux guerres mondiales, malgré la découverte du continent proustien, les prouesses stylistiques de Giraudoux, les acrobaties de Cocteau, la déflagration célinienne, et toute cette littérature du moi inquiet et des velléitaires chroniques, chez qui le conflit était intérieur au lieu de prendre forme, comme dans le roman du XIXe siècle, entre l’individu et la société. Le nouveau roman balzacien réactualise ce conflit, tout en étant diminué par cette espèce de difficulté d’agir propre au roman des années 1920-1930. « Ah ! s’il avait pu se délivrer de l’irrésolution par un acte, comme ces désespérés qui se croient maîtres du monde dès qu’ils ont poussé la porte d’une salle de jeux. Mais comment agir ? » Celui dont il est ici question est le héros de La Fleur qui chante, chronique romanesque des années 1930 qui paraît malheureusement à un bien mauvais moment, en septembre 1939. Le roman, éclipsé par la mobilisation, aurait pourtant mérité un meilleur sort. À la fin de la guerre, comme ce roman, les mœurs des années 1930 seront choses du passé. Beucler lui-même, qui avait fait mouche avec La Ville anonyme (1925) et Gueule d’Amour (1926), ne sera plus le moderne qu’il avait été. Une page a été tournée, la littérature est devenue autre chose.

 

Par François Ouellet

 

 

Si le titre La Fleur qui chante se retrouve chez Balzac, notamment dans Le Lys dans la vallée et Séraphîta, « la fleur qui chante » est une expression qui appartient au folklore et aux légendes traditionnelles et qui a déjà derrière elle, quand Beucler écrit son livre, une longue tradition poétique. Elle figure dans maints poèmes de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, notamment chez Louis Bouilhet, Laurent Tailhade et Raoul Ponchon. Cette fleur se confond parfois avec la mandragore, comme dans le roman La Fée aux miettes, de Charles Nodier. Dans son roman, Beucler est fidèle à ce que l’expression signifie dans les légendes. La fleur qui chante est une fleur rare, difficile à trouver, une métaphore de l’amour vrai et pur, désintéressé.

 

Cette fleur se nomme ici Catherine Fabières, une jeune institutrice à Molines, un village près de Chaumont en Haute-Marne. S’arrête un jour, dans ce village, François Granvelle, peintre et acteur ; il revient justement de tourner une scène en Alsace et se dirige vers Paris, où il est un intime de la société mondaine des frères Olivier et Maurice Brouillard, propriétaires de la galerie La Fresque qui ont lancé sa carrière picturale. Si François regarde l’institutrice de haut, son apparition dans un village où le passage d’un étranger est déjà un événement a suffi à faire rêver celle-ci. Mais de cette brève rencontre, François a lui aussi, obscurément, retiré quelque chose, puisque deux jours plus tard, alors qu’il retourne en Alsace, cette fois-ci accompagné de sa maîtresse, Denise Deblore, la fantaisie lui prend de faire un détour par Molines. En entrant dans le village, il a un accident de voiture. Il est légèrement blessé, mais il peut revoir Catherine, en qui Denise, malgré les manières simples de celle-ci, a immédiatement senti une rivale.

 

C’est là le point de départ de la relation amoureuse entre François et Catherine, autour de laquelle le roman est structuré. À Paris, où elle est maintenant installée, Catherine est introduite dans le monde que fréquente François. Bien qu’elle soit intimidée, elle en comprend très rapidement les usages et sait en décoder les intrigues et les ambitions, tout en restant fidèle à sa nature simple. C’est d’ailleurs ce qui fait tout son charme, car l’élégance et la grâce lui sont naturelles ; tout son être transpire une sorte de pureté qu’aucune coquetterie et aucun des stratagèmes des femmes du monde ne pourraient jamais égaler. Reflet de cette beauté qui n’a « d’autres bijoux que ses yeux, aucune autre parure que son sourire », l’être de Catherine est sans la moindre méchanceté et ne dénote aucune hypocrisie. Parmi les femmes, elle suscite envie et jalousie, bien qu’elle soit admirée, car sa beauté naturelle lui donne une supériorité que toutes reconnaissent. Comme le concède l’une d’elles, « quel est l’homme qui ne donnerait pas dix ans de sa vie pour avoir la beauté à coté de soi ? ».

 

Catherine aime François d’un amour profond et sincère, dont la puissance est égale au naturel de la jeune fille. Quant à l’amour réciproque de François, il n’a pas la force morale de celui de Catherine ; et cette force, il en aurait bien besoin dans un milieu où les manigances et les hypocrisies sont de mises. François est un faible. Il est peintre, et on lui reconnaît un grand talent, mais il ne peint pas, car il est sans volonté et sans courage ; il est acteur, mais il ne tourne guère. Il se laisse vivre, et les bontés des Brouillard l’entretiennent dans sa paresse. Parce que sa vie lui est facile, il ne la contrôle pas ; plutôt, il est contrôlé par elle. Aussi les choses commencent-elles à mal aller à partir du moment où il prend la décision d’épouser Catherine, décision dont les répercussions sont trop importantes dans son cercle d’amis pour ne pas les indisposer. En outre, François se heurte à des difficultés financières et, surtout, à sa propre incapacité. « Trois mois, c’était le temps qu’il se donnait pour trouver les moyens d’assurer leur existence impraticable. Trois mois, une immensité ! Il pensait que le temps que l’on s’accorde, quand on est aux abois, est, par lui-même, productif, et que, sollicités par la puissance du désir, les miracles se succèdent ». François en vient à faire des emprunts à droite et à gauche, qu’il cache à Catherine. Plus perspicace, celle-ci comprend que la forme de leur amour est incompatible avec cette sociabilité trompeuse et que le malheur les guette.

 

Ce malheur prend bientôt la forme d’une rumeur que fait courir Denise Deblore : Catherine serait la maîtresse de Maurice Brouillard. Les faits paraissent plausibles, Maurice ayant été, dans ce monde où tout se paye, étonnamment charitable avec François. Un énorme malentendu fera le reste : alors que Catherine est allée rendre visite à Maurice pour dénoncer les ragots qui les concernent, mais où elle apprend que François a fait des emprunts frauduleux (ce qui s’ajoute à l’univers de mensonges et de secrets qui l’environne et l’écrase), ce dernier la voit sortir de chez son ami au moment où la rumeur vient de parvenir à ses oreilles. Tandis que Catherine retourne immédiatement à Molines, son premier mouvement étant de se retrancher complètement de cette société corrompue, François, qui croit en la culpabilité de Catherine sans chercher à l’interroger, a une réaction équivalente : il s’enferme dans une chambre près de la place de la Bastille, un quartier où il ne craint pas de croiser ses amis et où il erre comme un vagabond. Deux mois plus tard, mis au courant de la vérité et du malentendu qui les a séparés, François part pour Molines, où il a encore… un accident, cette fois-ci beaucoup plus grave. Le roman se termine par la visite de Catherine à la clinique où il est gardé dans un état alarmant, sans qu’on puisse dire s’il vivra ou non.

 

On voit que le roman n’évite pas un certain mélodrame ni la caricature. Les amours sincères contrariées par les mesquineries de la société, c’est un thème usé. Mais le romancier ne l’ignore visiblement pas, lorsque les péripéties de la fin (l’accident de voiture) nous ramènent au début du roman. Ce qui est une façon de dire : l’amour, c’est sérieux, c’est même plus sérieux que tout, puisqu’on peut y sacrifier sa vie, mais pour cela même, c’est aussi loufoque. Du coup, cette espèce de pirouette, qui fait que le roman retombe sur ses pattes, comme un chat, acquiert un certain charme, d’autant mieux qu’entre ces deux accidents, il y a trois cent pages d’une prose assez forte et d’une analyse psychologique d’une très belle subtilité, surtout dans la troisième partie, consacrée à l’entrée de Catherine dans le monde. Beucler excelle à décrire les jeux de coulisse, les petites mesquineries, la psychologie retorse des relations mondaines. Et il y a là, au milieu de toute une galerie de personnages, des créations formidablement vraies et attachantes, comme ce Maurice Brouillard, malheureux et triste comme un homme « qui n’aurait pas reçu sa part de vie », et le critique d’art Vincent Gravoir, portrait romancé de Léon-Paul Fargue, l’auteur du Piéton de Paris. C’est à ce dernier personnage toujours en verve et meurtri par une histoire d’amour qui a mal tourné qu’on doit le titre du roman : contente-toi d’une liaison banale, conseille Vincent à François, « à moins que par un de ces bonheurs qui n’arrivent qu’aux poètes, tu n’aies découvert la fleur qui chante ! ». Ils ont une profondeur que Beucler n’a pas su donner à son couple d’amoureux. Peut-être parce que François est assez dépourvu de sens psychologique. Ce sont d’ailleurs, et mis à part Olivier Brouillard, les femmes qui dans ce roman font preuve de la plus grande perspicacité. Chez les hommes, le désir masque les détails, alors que les femmes lui donnent du relief.

 

Le roman a sans doute parfois les couleurs un peu vieillottes des procédés balzaciens, bien visibles dans la manière d’introduire les personnages, où l’action s’interrompt pendant quelques pages pour faire place à une longue description rétrospective qui déclame leur état civil ; dans le découpage chronologique des quatre chapitres réglés au quart de tour, dont l’évolution sociale de Catherine est le point d’orgue ; dans l’ascendance manipulatrice d’Olivier Brouillard (qui peut rappeler le personnage de Vautrin) sur François et dans la très forte opposition qu’offrent les tempéraments d’Olivier et de Maurice, ainsi résumés par Beucler : « L’un était le cerveau de l’affaire, l’autre en était l’estomac. » Au-delà de la griffe balzacienne, on songe bien évidemment aux ambitions amoureuses qui tissent les intrigues d’autres romans de Beucler lui-même, dont il reste encore à mesurer la place et l’intérêt dans l’histoire littéraire du XXe siècle. Les journées d’études qui seront consacrées à son œuvre en novembre prochain à l’Université Paris Ouest Nanterre, à l’initiative de Bruno Curatolo et Myriam Boucharenc, devraient marquer à cet égard un moment important.