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Les Ensablés : « La jeunesse de Titien » (1919) de Louis Hourticq

Les ensablés - 28.10.2018

Livre - Cardinale - Hourticq - Titien


Quel mystère enferme cette peinture ? Il eût fallu parler de mystères au pluriel, tant ce tableau en foisonne ! Nous avons retracé la semaine passée comment Louis Hourticq a méthodiquement lancé son enquête. Reste une dernière énigme ; si l’attribution du Concert ne fait plus débat, son entrée dans les collections du duc de Mantoue en 1530 demeure obscure.
 

Par Antoine Cardinale




Les circonstances de l’entrée du tableau dans les collections du duc de Mantoue, tel que l’explique Hourticq, restent encore aujourd’hui débattues par la critique : comment un tableau commencé vers 1511 aurait-il pu demeurer dans l’atelier jusqu’en 1530 ? Pourtant c’est justement cette présence étonnamment longue sur le chevalet du peintre qui explique la richesse stylistique du tableau empruntant d’une part à cette exécution vigoureuse, à cet éclat des premiers œuvres qui dit-on étonnaient et choquaient les deux Bellini et d’autre part « la couleur chaude qui se mêle aux ombres légères et jette comme une brume fauve même sur les tons froids de la verdure et du ciel « que Titien ne commença à maîtriser qu’après 1520. Le tableau, nous dit Hourticq, porte la marque de deux époques : compris et dessiné vers 1510 et recevant seulement vers 1530 les derniers glacis qui colorent sa lumière.

Je crois qu’il faut ratifier l’hypothèse de Louis Hourticq : il y apporte les arguments savants les plus recevables et, loin d’être controuvée, son explication est la seule qui explique la fusion des deux manières du peintre et de deux philosophies : le naturalisme classique et l’aspiration idéaliste des écoles de la Grèce.

On a souligné l’autorité de ses démonstrations, l’éloquence de ses descriptions. ; il reste à mettre en valeur une particularité étonnante de l’œuvre de Hourticq :  le texte de La jeunesse de Titien s’accompagne de dessins de la main de l’auteur : non pas des vignettes décoratives ou des évocations récréatives des lieux et des personnages ; il reprend les dessins de Titien, afin de se pénétrer de l’habitude, d’achever de se convaincre –et de convaincre le lecteur- de la valeur d’attributions sur lesquelles l’érudition savante a certes donné les conclusions les plus solides mais aussi les plus abstraites, allant même jusqu’à fournir le « dessin manquant » qui se retrouvera peut-être un jour dans une feuille oubliée au musée Brera ou à l’Albertine, entre l’Eve de Madrid et la femme debout du Concert !

Car si les grands connaisseurs ont insisté et à juste raison sur l’éducation de l’œil, il me semble que Hourticq a remis à l’honneur cette éducation par la pratique, qui seule peut permettre de comprendre le métier du peintre, d’en pénétrer les routines et les prouesses et de donner une identité à une ligne, un nom à une manière d’ombrer ; de rendre à telle ou telle école une habitude ici de marquer le trait, là de l’estomper.

Cette pratique, si courante au XVIIIème siècle qu’elle semblait aller de soi, du comte de Caylus à Pierre-Jean Mariette, avait largement disparu au XIXème siècle lorsque triomphèrent la connaissance savante des œuvres, les philologues et la philosophie de l’Art enfin, dont Ruskin nous avertit avec sagesse dans les Matins de Florence qu’elle est la moins profitable de toutes les études.

Louis Hourticq a réhabilité cette grande tradition, dont le moindre profit fut d’apprendre aux savants et aux connaisseurs de parler en bonne connaissance du travail du peintre et du sculpteur. Son grand ouvrage, La vie des Images, où il théorisera largement cette méthode, ne compte pas moins de quatre cents illustrations de sa main et le texte sur le Concert pas moins de trente croquis !
 

Un homme simple


Il nous a tout révélé de Titien – et la lecture du Problème de Giorgione (1), qui en est comme la suite, est indispensable à notre connaissance de la peinture vénitienne au XVIème siècle. Le moment est venu de parler de cet auteur. Sa vie est celle d’un jeune homme studieux, issu d’une famille modeste –son père est gendarme et sa mère couturière- que son mariage fait entrer dans l’état bourgeois d’une famille qui laissera deux morts pour la Nation ; qui parcourt le cursus honorum de l’enseignement littéraire : l’Ecole Normale en 1893, l’agrégation de lettres en 1901, un doctorat –La Jeunesse de Titien en représente la thèse- et un premier poste au lycée Henry IV : sa véritable passion l’amèneront à l’Ecole des Beaux-Arts où il enseignera l’Histoire de l’Art à partir de 1919.

C’est un chapitre qui est presque inévitable que de faire une place, dans la biographie de ces auteurs nés entre 1880 et 1895, au récit de leur passage dans la guerre et ce chapitre, invariablement nous démontre combien ce passage fut douloureux ; comment, à la lettre il fut un passage, ou plutôt pour ceux qui y survécurent, la vision du  passage vers la Mort. La Mort est un substantif facile à prononcer ; remâché des semaines, à vif,  au fond d’un lit de douleurs et de peurs, il devient en revanche comme le mot de passe d’un lexique  où se traduit, pour soi seul, la vanité de l’existence et la nullité de ce qui a été aimé.

Louis Hourticq a servi, mobilisé comme officier ; il sert dans la plus humble et la plus nombreuse des armes, l’infanterie, celle-là même qu’un grand stratège, par un humour involontaire sans doute, a désigné comme « la reine des batailles » : macabre reine que celle-là, toute sanglante, qui sent l’incendie et la crasse, tremblante, traînant quatre années les atours d’un règne misérable dans la boue, se chauffant à la diable, faisant de la Mort et du frichti la grande affaire quotidienne du troufion.

Hourticq nous a laissé de la guerre un récit (2) qui vaut par le regard du peintre qui sommeillait en lui, habile a rapidement définir et caractériser son sujet : « …Les dragons avec leur grand manteau de cavalerie, sous la bourguignotte, aux pas balancés de cavaliers démontés ; les spahis au turban blanc, paresseux et braves ; les alpins qui se reconnaissent aux bandes molletières… » ; un récit qui vaut par le regard de l’historien aussi, repérant dans ce tertre un oppidum gaulois ou dans cette éminence une motte féodale ; dont on devine qu’il feuillette parfois sous l’oeil vaguement étonné de sa troupe un livre savant : «  Jamais je ne regarde plus volontiers une image du Poussin que lorsque gronde le canon » ; par la spontanéité de pages qui furent écrites sur une planche dans une lumière fumeuse tandis que le caporal de service dans la nuit froide de la tranchée vient apporter un jus au jeune lieutenant : « … dans ma petite case de bois et de terre, avec sa table boiteuse et sa chaise béquillarde, sa paillasse, auprès de la petite bougie qui éclaire sur ma table la surface d’une assiette, je suis vraiment seul avec moi-même, comme un bénédictin dans sa cellule. Je reviens par la pensée devant Rubens, Rembrandt, Titien ou Michel Ange. Maintenant que me voilà seul, je vais me promener aux Offices et au Louvre ».

Mais comme il y a loin des colonnes doriques, des métopes et des architraves à cette architecture de planches et de fil de fer ! Récit qui vaut enfin par l’humour : comme on voudrait rire en effet de ce jeune professeur qui révise dans Tacite les mœurs et coutumes des Germains pour mieux connaître les tactiques de ce régiment bavarois, là, en face, qu’il faudra enfoncer tout à l’heure ; et cependant comme on ne rit pas, comme on l’envie plutôt et comme on le respecte ! On partage avec lui la cocasserie de la vie militaire (3); mais le passage en enfer au Chemin des Dames donne au livre un autre ton ; même les illustrations –car Hourticq ne cesse jamais de dessiner- en témoigne ; aux images pittoresques de la vie en campagne succède des dessins de déserts carbonisés, sans nulle traces humaines où fument à l’horizon le départ de pièces de marine ; c’est que le lieutenant Hourticq est entré en enfer : « lorsque l’obus tombe en sifflant, c’est comme dans nos jeux d’enfant, lorsque le joueur vient sur votre cachette et va vous découvrir « – mais le gage de ce jeu-là, c’est la mort.

On rentre dans cet enfer avec la résignation du condamné, et on en sort, définitivement séparé du genre humain de l’arrière, apparenté seulement à cette fratrie des combattants. Et malgré tout, ce qui nous nous stupéfie, ce qui n’a plus de nom dans notre langue ni de compréhension dans nos esprits, c’est cet héroïsme absolu de ces hommes épuisés, spectres aux regards absents plutôt qu’hommes, qu’on relève, après que trois jours de feu les eurent décimés et qui trouvent la force, à pleins poumons, tête haute et soudain, marquant le pas, de crier aux compagnies qui les relèvent « On les aura ! ».

Cet homme de tradition mesure la marche du monde, le caractère inhumain de la guerre moderne, qui en désespère tranquillement, au point de renoncer à demander aux arts d’exprimer la vie morale, et qui, sur ces terres qui ont vu les pilleries de la guerre de Trente ans et chaque arbre transformé en gibet avec sa victime humaine, n’espère pas qu’un Callot revienne jamais illustrer ces nouvelles Misères de la Guerre de souffre et de métal.
 
Au dessin, tout ce qui se voit

On peut voir à Florence, au Bargello, un plat de majolique, parmi d’autres qui sortirent des ateliers de Fontana ou de Patanazzi et pour lesquels, sur des plats grands et petits, sur des flasques, des vases, de grands rafraîchissoirs, des peintres honorables comme Taddeo Zuccari ou Caraglio ont donné des dessins. On reconnait sur ces céramiques Horace Coclès sur le pont Sublicius, la mort d’Adonis ou la Récolte de la Manne. L’artefact qui nous intéresse est un grand plat, un plat de majolique d’Urbino qu’on peut dater de 1550. Au centre du motif, deux amoureux se frôlent, tandis que deux musiciens –un homme et une femme-, peut-être loués pour l’occasion, jouent de la harpe et d’une viole. Dans le fonds qui n’est pas la partie la meilleure du dessin, des arbres en bosquets veulent situer la scène dans une campagne profonde gagnée par la nuit. Ce motif, qui est celui du Concert, ce motif si extraordinaire vers 1510, est donc déjà passé, quarante ans plus tard, dans l’imagination commune et, devenu familier aux artisans, il s’est déposé dans le répertoire général des formes. Ainsi va le destin des œuvres.

Rien n’est fixe : on le sait, ce qui ne peut être réfuté, ce qui ne peut être démenti appartient à l’art, et non à la science : peut-être dans vingt ans rendra-t-on, preuves nouvelles et incontestables à l’appui, le Concert champêtre à Palma le Vieux ; peut-être concèdera-t-on comme on le faisait avant Hourticq, le paysage à Titien et les figures à Giorgione ou à d’autres mains encore – et ne s’est-il pas trouvé des avis savants pour suggérer, vers 1660 le nom du Corrège ?

 Alors Louis Hourticq sera démenti : au Louvre, les conservateurs changeront le cartel, voilà tout. Mais pour cet homme qui écrivit que la peinture et la sculpture « tiennent dans les archives de l’humanité une place trop grande pour que nous ne puissions ne voir en eux qu’une distraction, même supérieure (4) « ; pour ce dessinateur qui a écrit « A l’écriture le monde abstrait, au dessin tout ce qui se voit », pour un tel homme ce ne sera pas rien d’avoir donné pour plus de cent ans une certitude à cette science, fragile et lumineuse : l’histoire de l’Art.

 

 
(1) Le Problème de Giorgione, Hachette, 1930

(2)  Récits et réflexions d’un combattant : Aisne, Champagne, Verdun, Hachette, 1918

(3)On ne résiste pas à livrer au lecteur, parmi dix autres, cet épisode comique : « quelque chose bouge dans l’herbe en avant de la tranchée allemande qui est à cent mètres : le Boche est là, à dix pas, et à dix pas on ne rate pas son homme. On tire ! un cri bizarre, des soubresauts dans l’herbe. .. Quand vient le soir on rampe vers le corps gisant dans l’herbe ». Vient la chute et l’auteur donne le dernier mot au bien nommé Planque, cuisiner de la compagnie de son état : « Je vais le plonger dans l’eau bouillante, nous le mangerons demain matin »… et l’héroïque lieutenant de conclure : « Mon faisan fut jugé excellent ! « 
(4) La Vie des images, Hachette, 1927




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