Les Ensablés - "La lettre dans un Taxi", Louise de Vilmorin

Les ensablés - 18.06.2017

Livre - Gombert - Vilmorin - Taxi


Femme de lettres, femme exquise, Louise de Vilmorin (1902-1969), se fiancera dans sa jeunesse à Antoine de Saint-Exupéry et finira sa vie aux côtés d’André Malraux. Entre-temps elle se mariera avec un américain, puis avec un comte. Mais au cœur de sa vie subsiste toujours le goût pour les histoires acrobatiques et les mots précieux. Sorte de Voltaire en jupons, femme de son temps, libre, complètement fantaisiste et parfois effrontée, Louise de Vilmorin incarne l’esprit français dans toute sa splendeur, trait de plume et trait d’esprit mêlés. La lettre dans un taxi publié en 1958 est un chef-d’œuvre du genre.   

 

Par Denis Gombert

 


 

« Est-ce qu’on peut vous aider ? » 
- Oui, j’ai perdu une lettre, une lettre… elle a dû glisser quand je suis descendue de voiture, il y a cinq minutes et, maintenant, le taxi n’est plus là ! oui, une lettre, elle a dû glisser, c’est terrible. C’est affreux !

La lettre dans un taxi joue de la même dramatique que Le Chapeau de paille d’Italie de Labiche. A partir d’un détail qui pourrait sembler insignifiant, toute une mécanique se dérègle. En un rien de temps, à cause de petites pattes de mouche posées sur du papier blanc et dont on ne sait précisément ce qu’elles racontent, mots doux ou mots cruels, tout un monde risque de s’écrouler. En lieu et place d’un chapeau une lettre, et d’un cheval un taxi.


Cécilie est mariée à Gustave Dalfort, un banquier. En dix ans, leur amour s’est assagi, ce que déplore Cécilie. « Il parla moins de sport, d’explorations et d‘amour que de politique, de finance et de gouvernement ». Elle de son côté à garder « les façons et l’esprit de son adolescence ». Le couple continue de s’aimer.
 

Un jour, sans y prendre garde, Cécilie oublie une lettre dans un taxi. Qu’y a-t-il de si grave ? A priori rien de bien important puisque cette lettre ne parle pas d’argent et n’est pas destinée à un amant, les deux seuls choses qui fassent vraiment tourner le monde. Cette lettre est seulement adressée à son frère, Alexandre Teck, sorte de vedette, tout à la fois acteur et metteur en scène.  « Alexandre Teck était un artiste. Grand, gros, léger, il passait pour inconstant, viveur et dépensier ». Bref, un être plutôt sympathique. Le frère et la sœur ont l’habitude d’échafauder des projets ensemble et de rivaliser de bons mots, cette passion si française


Mais est-elle si inoffensive et primesautière cette missive de Cécilie à son frère ? Pas si sûr. Sous couvert de proposer une fiction à Alexandre, un sujet de film ou de pièce de théâtre, Cécilie y règle ses comptes avec les contraintes de ce monde bourgeois dans lequel elle évolue et qu’elle juge étriqué. Evidemment, pour modèle de ses personnages, Cécilie a choisi des amis de Gustave qui se reconnaîtront très facilement dans ses écrits, et ce d’autant plus facilement qu’ils sont nommés... par leur nom.

Dans ce petit texte contenu dans la lettre et intitulé Au revers des banquiers est croquée une personnalité éminente de la place financière parisienne  Doublard-Despaume, le double D comme le surnomme Cécilie. Ami de Gustave, Doublard-Despaumes est surtout et avant tout son patron. Dans la lettre Cécilie le décrit sans vergogne comme un escroc notoire, passablement vulgaire et aux mœurs complètement dissolues. Mais qui ira comprendre que cela est juste pour rire ? Un tel écrit, s’il était connu ou mis dans les mains de n’importe qui, pourrait ruiner la carrière de Gustave.


Peut-on mettre en péril la situation d’un gentil mari même si on commence à s’ennuyer à ses côtés ? Peut-on se permettre de tout dire sous couvert d’une fiction ? Un projet théâtral, cela semble si inoffensif. En vérité, jouer avec les mots, c’est jouer avec le feu. A partir du moment où la lettre de Cécilie a filé dans le taxi, celle-ci réalise à quel point certaines intentions sont parfois pires que certaines réalisations et les mots plus compromettants que les actes.

Comment faire pour récupérer cette lettre désormais ?


Le destin fera que Paul Landriyeux, un des directeurs de la compagnie Terre et Lune, trouve la lettre et la rapporte à Cécilie. Tout devrait rentrer dans l’ordre. Sauf que… Sauf que, devant la grande beauté de Cécilie, Paul demande en échange de la lettre un dîner en tête à tête avec elle. Cécilie est contrainte d’accepter ; et nous voici pris dans un nouvel imbroglio dont Louise de Vilmorin tire les ficelles avec grâce : Cécilie devra faire passer Paul pour son docteur, Alexandre va s’amouracher de la fille des  Doublard-Despaumes, la jeune Nanou ; blessée Gilberte, la maitresse d’Alexandre, commence à tourner autour de Gustave un instant délaissé par Cécilie qui tombe dans les bras …. de Paul. Ce n’est plus Le chapeau de paille d’Italie, c’est La Ronde de Schnitzler.

 

Texte virevoltant de bout en bout, et qui retombera magistralement sur ses pattes afin que la morale soit sauve, La lettre dans un taxi est truffé de saillies drolatiques et de bons mots qui dévoile la fine intelligence et l’acuité psychologique de Louise de Vilmorin. On pourrait, comme pour les sententiae, en recopier des dizaines qui nous seraient comme des maximes gravées au fronton de nos vies. Florilège : « Les gens sont méchants, ils n’ont d’intérêt que pour leurs intérêts », « à la campagne, lorsqu’on n’est pas chez soi, le sommeil rode dès le début de l’après-midi », « buvez, buvez, le whisky c’est le remède à tout ! ».

Derrière la fausse nonchalance de Louise de Vilmorin point peut-être l’esquisse d’un grand pessimisme puisque, qu’on se le dise, toutes nos attentes sont toujours déçues. Mais de cette intuition d’un vaste désenchantement, il conviendrait de ne jamais l’exhiber que par touches infimes et légères. Tout l’art du contrepoint. L’existence demeure avant tout un tourbillon.
 

A notre époque où toute production littéraire parait grave et lourde, l’écriture de Louise de Vilmorin conserve impeccablement le charme du vol du papillon qui est toujours si léger, si charmant. Kléber Haedens a pu dire à propos de ce livre qu’il était « effleuré parfois par l'aile du merveilleux ». En 1962, une adaptation cinématographique du livre met en scène Micheline Presle et Jean Rochefort.  Pour l’anecdote, l’idée du livre est venue à Louise de Vilmorin en écrivant une lettre à Orson Wells qu’elle a perdue dans un taxi !

La musique du film est signée Serge Gainsbourg et son refrain un brin grinçant « la femme des uns sous le corps des autres » nous vient toujours aussi facilement aux lèvres. Même au beau milieu des désastres qui s’annoncent, car la vie est ainsi faite, pensons à écouter la petite musique de la jolie prose de Louise de Vilmorin. Nous serons toujours de bonne humeur et en excellente compagnie.